Elsa Grether, violoniste française, consacre
son premier enregistrement intitulé Poème
mystique, réalisé avec le pianiste roumain Ferenc Vizi, à Ernest Bloch
(1880-1959). Violoniste élève d'Eugène Ysaÿe, ce compositeur suisse, naturalisé
américain en 1924, livre dans l'entre-deux-guerres un diptyque pour violon et
piano marqué par un contraste entre réalisme et idéalisme. Alors que la
première sonate dépeint « le monde tel qu'il est : la lutte frénétique des
forces aveugles et primordiales », la seconde évoque « le monde tel
qu'il devrait être : le monde dont nous rêvons ».
Créée par les polonais Pawel Kochański et
Artur Rubinstein, la Sonata n° 1 for
violin and piano (1920), recourant à un système atonal, témoigne d'une
violence omniprésente, telle un reflet expressionniste de l'esprit tourmenté de
l'après-guerre. Avec son thème obsédant de trois notes et ses accents
rythmiques, l'Agitato manifeste une
brutalité résultant d'un conflit, d'une insupportable angoisse que
l'interprétation souligne par un jeu dont la tension demeure intérieure :
sonorités mates et accents sourds au piano, jeu nerveux mais finement maîtrisé,
tendu, au violon. D'un « calme tibétain », selon les mots du
compositeur, le Molto Quieto est
cependant habité par une inquiétude sous-jacente. Jouant sur les registres
extrêmes du piano qui englobe un chant au violon
d'une ferveur contemplative, le mouvement est servi par deux interprètes dont
la communion naît d'une qualité d'écoute réciproque. Le thème martial du Finale se dote, grâce à la virtuosité
jubilatoire de la violoniste, d'une fureur grandiloquente, d'un héroïsme
échevelé qui libère le mouvement de son caractère pesant. L'épilogue Lento assai s'ouvre vers l'onirisme avec la tonalité
de Mi majeur, quoique la coloration teintant certaines notes étrangères dans
l'harmonie suggère un éclaircissement ambigu.
Publiée par l'éditeur munichois Leuckart, la
Sonata n° 2 for violin and piano,
Poème mystique (1924) subit le sort réservé aux œuvres qualifiées de
« musique juive dégénérée » par le régime nazi, et vit sa publication
entièrement détruite. Donnée en première audition en 1925, par le violoniste
suisse André Ribaupierre et Beryl Rubinstein, elle fut exhumée grâce à
l'enregistrement de Jascha Heifetz en 1956. En un seul mouvement qui emprunte
ses thèmes à des mélodies juives et à un chant grégorien, ce Poème mystique, inspiré par un rêve
après une overdose de Veronal, est empreint d'idéalisme et de spiritualité.
Placée en ouverture du programme du disque, cette œuvre aux climats contrastés,
évoluant entre extatisme et exaltation, est l'occasion de découvrir un pianiste
fin coloriste, à l'écoute des harmonies comme du violon pour trouver un parfait
équilibre sonore. Elsa Grether, alliant finesse, beauté des timbres et vibrato chatoyant,
habite l'œuvre d'un feu intérieur et d'une sensibilité vive qui s'expriment
jusque dans les moments les plus radieux ou mélancoliques.
Deux pièces complètent le diptyque. Nigun, issu du cycle Baal Shem, trois images de la vie
chassidique, trouve dans cette interprétation toute l'alchimie entre la
fougue et le lyrisme dont l'expressivité tendue sied à ce genre de répertoire
populaire aux accents hébraïques. Empreint d'un mysticisme qui prolonge
judicieusement ce programme consacré à Ernest Bloch, Fratres (1977) d'Arvo Pärt est une pièce harmonique jouant sur les
contrastes entre des bariolages fiévreux au violon et des accords plaqués au
piano d'une sonorité cristalline évoquant des cloches de verre.
Témoignant d'une intime proximité avec le
langage d'Ernest Bloch, Elsa Grether et Ferenc Vizi livrent un Poème mystique dont la vérité de l'inspiration
naît autant de la ferveur que de l'humilité et de l'intelligence musicale des
interprètes.
Sortie chez le label Fuga Libera/Harmonia Mundi le 12 mars 2013.

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