Conviant à un voyage dans l'Europe des
années folles, l'ensemble Court-circuit investit le théâtre des Bouffes du Nord
pour un ciné-concert dédié à deux jeunes réalisateurs de l'avant-garde
française et allemande. À propos de Nice de
Jean Vigo et Les Hommes du dimanche de
Robert Siodmak explorent les villes de Nice comme un creuset des inégalités
sociales ou de Berlin telle une métropole où souffle un vent de liberté. Deux
films muets qui inspirent à François Paris et à Alexandros Markeas des
compositions musicales redoublant autant qu'elles réinterprètent le propos des
cinéastes, avec la complicité sur scène des musiciens dirigés par Jean Deroyer.
Du
Nice de Jean Vigo...
Premier film de Jean Vigo réalisé pour la
série documentaire Cités symphonies sur
la modernisation des villes, À propos de
Nice (1929) fut coréalisé avec le directeur de la photographie Boris
Kaufman. Derrière la neutralité des images, le point de vue subjectif, caractérisant
le cinéma engagé de ce réalisateur controversé qui influencera le regard de François
Truffaut notamment, transparaît par le montage. Les inégalités sociales se
révèlent au fil des vues successives de Nice. De la plage et des terrasses sur
la Promenade des Anglais où flânent les riches aux eaux croupies des ruelles
des faubourgs, d'une régate ou d'une roulette au jeu de pierre-feuille-ciseaux
auquel jouent quelques gamins, d'un bal avec ses tenues apprêtées à un lavoir
ou à une place de marché où s'affairent les femmes et les colporteurs, le va-et-vient
des images creuse une frontière entre l'oisiveté de la grande bourgeoisie et
l'activité des classes populaires. La frivolité du carnaval, où l'œil de la caméra
s'attarde au ralenti sous les jupons de filles dansant sur un char, s'étiole lorsque
les masques abimés jonchent le sol, et que se dressent les cheminées d'une
usine où les ouvriers arborent des sourires édentés.
François Paris compose en 2005 une musique
pour quatuor à cordes, flûte, clarinette, piano et percussion, n'illustrant pas
le contraste choquant qui sous-tend cette satire sociale. Elle le préfigure au
contraire en créant, dès les images liminaires du rivage et de l'hôtel Negresco,
une atmosphère inquiétante. Cette angoisse autant que le cynisme, dévoilé lors
de scènes métaphoriques ultérieures, vouent cette grande bourgeoisie à la mort. Le
langage musical contemporain, avec ces nappes sonores en point d'orgue
permettant une souplesse dans l'interprétation au concert, touche à une
intemporalité qui n'est pas sans suggérer la permanence de ce qui se dénonce
sous nos yeux.
... au
Berlin de Robert Siodmak.
Œuvre expérimentale réalisée par le jeune
Robert Siodmak, Les Hommes du dimanche (1929)
s'inscrit dans les prémices de la Nouvelle Objectivité. Entre documentaire et
fiction, sur un scénario de Billie Wilder, ce « film sans acteurs »
(tourné avec cinq comédiens amateurs) observe les mœurs de jeunes berlinois de
modeste condition profitant d'un temps de liberté qu'offre la journée
dominicale. De l'effervescence urbaine aux abords bucoliques du lac Wannsee se
perçoivent, dans ces chassés-croisés amoureux, les désirs de sensualité qui
seront les ultimes moments de bonheur et d'insouciance avant la montée du
nazisme.
Les portraits instantanés de cette comédie sentimentale aux humeurs
changeantes ont suscité une commande de l'Auditorium du musée du Louvre en
2000, passée au compositeur Alexandros Markeas. Écrite pour un sextuor
(hautbois, clarinette, violon, violoncelle, piano et percussion) et un pianiste-improvisateur
(le compositeur sur scène), la partition mélange les genres pour illustrer ce
film muet. Une valse nostalgique en guise d'introduction, des mélodies de
cabaret jouées sur un piano (bastringue en principe) ou de vieux enregistrements
callés sur une image de gramophone dialoguent avec l'ensemble lors de passages
expressionnistes au langage minimaliste, appelant les sonorités singulières du
gong ou du marimba.
Mettant en regard un documentaire engagé et
un drame réaliste dont les points de vues des réalisateurs sur leur société sont
fort différents, le programme de ce ciné-concert de l'ensemble Court-circuit
offre deux compositions musicales qui abordent le dialogue avec le cinéma selon
une approche divergente. Ces œuvres faisant place à l'improvisation, leur
interprétation, par des musiciens dont ouïe et vue sont aux aguets, n'en rend
les films que d'autant plus vivants.
Ciné-concert du dimanche 7 avril 2013 au
théâtre des Bouffes du Nord.


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