Une égérie burlesque trop vulgaire pour être vraie
Yann Dacosta présente, dans le cadre d'un Triptyque Fassbinder avec la compagnie Le Chat Foin, Les Larmes amères de Petra von Kant (1971), une pièce rendue célèbre par la propre version cinématographique du réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder. Créatrice de mode, Petra von Kant tombe amoureuse de Karin et rêve d'en faire un mannequin. L'indocilité de la jeune femme voue cette aspiration et cet amour à un échec qui conduit Petra, subissant les ravages de la passion, à la déchéance. Mis en scène dans un univers glamour, ce huis clos féminin où travaillent les rapports de domination sociale et sentimentale est entaché de quelques traits caricaturaux qui affaiblissent la crédibilité des comédiennes autant qu'ils amenuisent la subtilité des liens qui se tissent entre les personnages.
Yann Dacosta présente, dans le cadre d'un Triptyque Fassbinder avec la compagnie Le Chat Foin, Les Larmes amères de Petra von Kant (1971), une pièce rendue célèbre par la propre version cinématographique du réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder. Créatrice de mode, Petra von Kant tombe amoureuse de Karin et rêve d'en faire un mannequin. L'indocilité de la jeune femme voue cette aspiration et cet amour à un échec qui conduit Petra, subissant les ravages de la passion, à la déchéance. Mis en scène dans un univers glamour, ce huis clos féminin où travaillent les rapports de domination sociale et sentimentale est entaché de quelques traits caricaturaux qui affaiblissent la crédibilité des comédiennes autant qu'ils amenuisent la subtilité des liens qui se tissent entre les personnages.
L'appartement de Petra, pourvu de gradins où
se dresse un chevalet de styliste, a des allures d'amphithéâtre antique, un lieu
propice aux joutes verbales entre protagonistes dont les positionnements dans
l'espace sont d'autant plus signifiants. Vaste, froid et géométrique (un
lustre, des panneaux verticaux pailletés), le décorum glamour se démarque de
l'esthétisme sophistiqué et calfeutré du film, mais ce sont les variations d'atmosphères lumineuses qui soulignent la trajectoire émotionnelle du personnage éponyme. Si les initiales de Petra stylisées
sur le tapis signifient sa mégalomanie, nulle dimension allégorique n'est cependant
figurée (le Midas et Bacchus de
Poussin en arrière-plan dans le film), alors qu'est repris par exemple le geste
(absent des didascalies) de Marlène qui quitte finalement Petra, emportant sa
valise, lorsque celle-ci s'intéresse à elle pour la première fois.
C'est l'inégalité dans la pertinence du
choix des costumes qui pose question tout d'abord. Si Petra laisse sa robe de chambre
élégante pour un tailleur de femme d'affaire puis une robe dorée, si Sidonie,
dont le raffinement de la robe mauve et de la diction siéent à son titre de
baronne, ou même Marlène, le factotum apprêtée d'une perruque noire et d'une tenue
seventies, tombent à point, Karine et
Gabrielle gâchent le tableau. Alors que c'est pour sa « bonne
silhouette » que Petra remarque tout d'abord Karin, celle-ci, avec son caleçon
noir moulant, est tout sauf mise en valeur. Quand ses souliers léopards à hauts
talons la contraignent à une démarche et des postures de femme aussi vulgaire
que nunuche, ce qui révèle cependant d'autant plus combien c'est son histoire sordide qui touchera le coeur de Petra. Lookée sportwear comme une banlieusarde, avec des jambières lacées,
Gabrielle, sa fille, semble tellement appartenir à un autre monde que
la justesse du ton de Laëtitia Botella surprend dès qu'elle ouvre la bouche.
Une certaine finesse s'entraperçoit chez les
comédiennes, notamment chez Anne Buffet (Sidonie) dont les grands airs sonnent
naturellement et chez Lisa Peyron (Marlène) dont la sensibilité transparaît,
mais révèle combien la direction des actrices est aussi étrange. En femme
dirigiste dont l'arrogance se fait hargneuse, Hélène Francisci, en Petra, adopte le jeu tout en
tension de la working girl, mais l'aristocrate
qu'elle incarne manque de sensualité, de distinction, de détachement. Vulgaire et
évaporée, dansant comme une catin, Karin, même si de rares nuances de ton de la part de Jade Collinet suggèrent une finesse d'esprit,
est exaspérante de ridicule. Hormis durant un slow, placé à la fin de l'acte
II, les étreintes sonnent faux, et l'on ne croît pas une seule seconde à la
possibilité d'un sentiment d'amour de Petra envers cette Karin-là. Summum du
risible, la chorégraphie sur le « Zou bisou bisou » de Gillian Hills
qu'entame Karin, Sidonie et Valérie est, quoique sous le regard désabusé de
Petra, d'une niaiserie tout à fait hors de propos.
Après la déplorable réappropriation de
Philippe Calvario à l'Athénée qui multipliait les contresens, on en vient à se
demander pourquoi des metteurs en scène s'acharnent à rendre notamment aussi vulgaire un personnage comme celui de Karin, égérie au sein de l'œuvre
d'un dramaturge et d'un réalisateur qui était si épris de beauté (et Petra est par
là même un double de l'auteur). Quant à l'enjeu sur le rapport du Pygmalion à
son égérie, intrinsèque à la pièce mais tout aussi prégnant chez Fassbinder dans
sa manière sublime de mettre en scène Margit Carstensen et Hannah Schygulla, il
est totalement absent. Non qu'on ne puisse considérer toute production qui se
démarquerait fortement du film, mais il y a fort à parier que ceux qui le garderaient présent en leur mémoire resteront nostalgiques d'une certaine forme de beauté qui les laissera que trop exaspérés. Des choix esthétiques qui, pour certains, dérangent, mais sans doute est-ce là le lot d'une œuvre aussi complexe et troublante que ces Larmes amères de Petra von Kant , qui continuent d'être à réinterroger et à entendre.
Représentation du 13 avril au théâtre
Roger-Barat d'Herblay, par la compagnie Le Chat Foin.
Rappel sur
la pièce
Créatrice de mode et femme
indépendante de 35 ans, Petra von Kant rencontre Karin Thimm, jeune femme de 23
ans qui cherche sa place sur terre. Attendrie par l’histoire de cette
orpheline, fille d’un père qui s’est donné la mort après avoir tué sa mère, autant
que fascinée par sa beauté, Petra s’en éprend follement, et la prend sous son
aile pour en faire un mannequin. Fassbinder, s’inspirant du mythe de Pygmalion
et Galatée, dépeint l’effondrement d’une tentative de construction d’une
égérie. L’aveuglement de Petra qui aspire à la beauté et se crée un rêve
d’amour, qui désire façonner l’existence de l’autre autant qu’inventer sa
propre forme de relation amoureuse qui rejetterait tout modèle, la voue à
l’échec et à vivre une descente aux enfers. Pleine de ressentiment face à
l’ingratitude de Karin, ambitieuse non dénuée d’hypocrisie, d’effronterie comme
de désespoir, Petra sombre dans l’alcoolisme, reniant ses principes et son
idéal de liberté alors qu’elle est la proie d’une souffrance intolérable
suscitée par la passion. Si cette figure de dominatrice se retrouve acculée à
la soumission et à l’attente absurde, cette héroïne de la sentimentalité se
relève pourtant de la déchéance lorsqu’elle comprend son erreur, et renonce à
vouloir posséder l’autre pour aimer véritablement (« Il faut apprendre à aimer
sans rien exiger »).
Extrait de la critique publiée à
l'occasion de la mise en scène de Philippe Calvario au théâtre de l'Athénée.

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