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© Marc Domage
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« La performance est viscérale »,
selon Sarah Kane, elle relève d'une « surdose de jeu » induite par les
exigences d'un texte afin d'exprimer fidèlement les idées et les émotions. Les
œuvres de Pascal Rambert semblent en appeler à de semblables nécessités. On fut
récemment pénétré par Memento Mori,
on ressort éprouvé de Clôture de l'amour,
présentée au théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines. Prix du Syndicat de la critique
et Grand Prix de littérature dramatique du Centre national du théâtre en 2012,
ce texte sur la séparation amoureuse est dédié à leurs interprètes Stanislas
Nordey et Audrey Bonnet, qui se livrent à une lutte corps et âmes.
Faisant irruption dans un espace confiné aux
murs blancs, sorte de gymnase éclairé crument aux néons, Stan jette un « je
voulais te voir pour te dire que ça s'arrête » à la face d'Audrey. De
cette brusque phrase liminaire, qui signale une crise autant qu'une fin, découlent deux monologues en diptyque, selon une rhétorique de la rupture amoureuse tel
un procès où se juge l'érosion du désir. Provoquant une déchirure vive, Stan
affirme sa volonté, ses mots acérés sonnent comme des lacérations à la lame de
couteau, Audrey écoute et attend en silence ; effarée, elle réfutera en
renvoyant coup pour coup. Chacun a sa propre langue pour dire la séparation,
revenir sur le passé, exprimer l'instant, envisager l'après ; chacun a sa
propre manière d'endurer sans mot dire. Ces deux êtres qui se sont aimés, ces deux
corps qui se sont désirés en un accord harmonieux, résonnent comme un agrégat
criant de dissonances.
Lui affirme son désir tari, parle
d'emprisonnement dont la limite du supportable est atteinte, d'impossibilité de se retrouver en termes
glaçants tel un « reparamétrage » de la relation, de volonté de
reprendre sa liberté. Leur histoire n'aurait été que fiction, quelque
chose d'innommable, un « ça » : un segment dérisoire de sa
propre vie, tranché outrageusement dans l'air du plat de la main. Ou comment creuser une béance en désagrégeant les souvenirs, en
dénaturant les moments heureux. Qu'est-ce que
l'amour ? Qui aime-t-on quand on aime ? Lui pense que c'est soi-même que
l'on aime et pas l'autre : elle devra se faire à cette blessure
narcissique. Ne songeant à garder que la chaise rose, il s'attache à l'aspect
matériel. Oser dire qu'il pourrait trouver un autre corps n'est qu'affaire
d'honnêteté. Sa parole pose question : faut-il tout dire ? toute
vérité est-elle bonne à dire ? Que d'hypocrisie, d'orgueil, dans cette soi-disant
nécessité de dire ce qu'il est, et ne saurait être dirigé contre l'autre. Car
il s'agit bien de cela : les mots de sa langue sont une arme de destruction de
l'Autre qui vide le corps d'Audrey de toute vitalité.
Elle, piétinée, doit se reconstituer. Puis
la parole se libère et peut renvoyer coup sur coup, en un maelstrom qui
s'appuie sans ordre sur les paroles les plus incisives ayant blessé la mémoire
de sa chair. Scandale de la violence des mots, de la monstruosité qui est
sortie de sa bouche : le détail matériel (la chaise) fait ressurgir
l'ébranlement du souvenir, l'amour de l'autre est une matière vivace : qu'il
garde l'objet, elle gardera pour elle ce « putain, ce mec, je
l'aime » vibrant obsessionnellement lorsqu'elle le regardait ; et les
enfants, qu'il n'a pas mentionnés. La sensibilité et la générosité même de sa
langue située au siège de l'émotion parvient à exprimer et faire ressentir en
l'instant le chemin de croix qu'ils vont devoir endurer, chacun de leur côté :
la solitude, le manque, l'errance. L'irrésolution à voir s'achever les
moments de bonheur à deux, le refus de renoncer à cette grâce que l'on crée,
provoquent un ultime élan de générosité vers l'autre, mais il faut se résigner :
non pas fiction de l'esprit mais réalité, cet amour a été irrémédiablement
« traqué, blessé, piétiné, achevé, nié, oublié », ainsi l'écrivait aussi
Jacques Prévert.
Dans cette lutte constituée d'un affront qui
impose un silence réside l'originalité du texte, dont la performance des
comédiens décuple la puissance. « Viscérale » disait d'elle Sarah
Kane : « seules de telles exigences rendent possible l'expression
fidèle des idées et des émotions, ainsi qu'un contact direct, à la fois
intellectuel, émotionnel et physique, avec les besoins du public ». Et le
texte de Pascal Rambert exige cela des corps de Stanislas Nordey et Audrey
Bonnet, car le corps est langage qui redouble la parole et fait sens. Le regard
perçant, Stanislas Nordey impose brutalement sa volonté en découpant l'espace
de ses bras et de ses mains qui disent : « ça va s'arrêter ». Le
corps sec se balance, d'une jambe sur l'autre, comme un athlète prend son élan
pour faire le grand saut : ce JE orgueilleux foule l'Autre d'une dernière
impulsion, avant de s'envoler à la reconquête de sa liberté. Croit-il. Les mots
font certes suppurer le corps stoïque d'Audrey Bonnet jusqu'au tremblement, font ployer, courber l'échine de
sa svelte silhouette élancée. Mais au final, si les bras tombent résignés et
implorent, le visage reste sensible, la démarche s'exaspère, l'allure recouvre
sa dignité. Le doigt pointe et accuse le scandale. La femme garde par son
humanité toute son intégrité. Et lui, face à ce miroir qui lui renvoie sa
médiocrité, n'a plus que le regard amer de l'orgueil blessé : sa vanité, à
terre, reste prostrée.
Et il y a cette puissance de la voix qui
émane du corps, qui projette la langue française avec le léger accent d'une
mise en bouche de tous les muscles zygomatiques, comme rarement la fait-on entendre.
Ce théâtre de la langue et du corps, cette performance viscérale de Stanislas Nordey et Audrey Bonney, cette Clôture
de l'amour de Pascal Rambert comme la crise universelle du désir amoureux, c'est un bloc
de matière meurtrie dont la densité irradie et pèse lourd sur nos poitrines.
Représentation du 19 avril 2013 au théâtre
de Saint-Quentin-en-Yvelines.
* Extrait de la chronique « Drama with
Balls » par Sarah Kane, The Guardian,
20 août 1998.

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