Célèbre tableau de l'artiste allemand Otto
Dix, Portrait de la journaliste Sylvia
von Harden (1926) fait l'objet d'une fascinante transcription scénique
imaginée par Stéphane Ghislain Roussel. Auteur et metteur en scène, il dirige
le comédien Luc Schiltz pour incarner l'égérie du peintre et personnage de son
monologue, en allemand avec surtitrage en français, intitulé Monocle, Porträt der S. von Harden,
présenté au théâtre La Loge à Paris.
Chef de file de la Nouvelle Objectivité,
Otto Dix conçoit la peinture telle une représentation réaliste, en quête non de
beauté mais d'absolue vérité. Portant un regard critique sur l'actualité
politique et sociale de son temps, son œuvre se révélera être une préfiguration
du cauchemar à venir. Il vit en Sylvia von Harden, rencontrée au Romanischen
Café et dont la figure « caractérisée » le saisit, une « émanation
psychique » de l'époque. Née Sylvia Lehr (1894-1963), la journaliste et
poétesse avait quitté la petite bourgeoisie de Hambourg pour s'immerger dans l'effervescence
intellectuelle berlinoise. Coupe à la garçonne, monocle à l'œil droit, cette androgyne,
buvant et fumant seule à la table d'un café, devint sous le pinceau du peintre
une icône de l'émancipation des femmes dans les années 1920. Sa figure aux
traits vieillis, son arrogance contrastant avec son attitude contrainte, résonnent
comme une suggestion à la sombre ironie.
Monologue mettant en scène les séances de
pose dans l'atelier du peintre — sa présence uniquement en creux dans le
blanc des silences, Monocle, Porträt der
S. von Harden (2012) met dans la bouche du modèle un récit de la vie privée
de la journaliste. Basé sur des faits et témoignages d'époque, ce prisme offre
une plongée dans l'univers du cabaret berlinois de l'entre-deux-guerres, dans le
contexte historique vacillant de la République de Weimar. Durant ces séances de
pose — expérience qui s'avéra une douloureuse épreuve, suggérée par
le leitmotiv du froid (« Ah, es ist kalt. »), Sylvia von Harden
raconte, avec une piquante ironie et une tendre poésie, des anecdotes sur le
Ballhaus. Formant un couple libertin avec un intellectuel, elle dit son dégoût
croissant pour ces hommes gras et libidineux, évoque ses aventures saphiques et
son amour pour Marta, danseuse à la vie sulfureuse. Erotisme des
divertissements, champagne et cocaïne, dandys et androgynes, le paysage brossé de
la vie nocturne attise l'imaginaire en évoquant ces lieux d'extravagance et de
dépravation. Sylvia cède à l'invitation de chanter Berlin auf der Tauentzien, un de ces airs populaires caractérisés
par le sprechgesang, en une
remarquable performance de Luc Shiltz mimant une timidité gauche qui se dissipe pour livrer
un show tout en déhanchements aguicheurs.
Emaillé de références inscrivant le discours dans le contexte intellectuel et artistique, le texte cite un poème
d'Anita Berber, cette écrivaine, danseuse, actrice et prostituée dont Otto Dix
fit aussi le portrait. Sylvia fréquente Kurt Pinthus et Erwin Kisch,
journaliste tchèque marqué par son opposition au régime nazi, Walter Ruttmann,
pionnier du cinéma abstrait, se rend à la galerie Nierendorf où sont exposés
les dessins érotiques de Grosz.
Via le portrait de cette « femme
moderne » se dessinent les contours des changements qui s'opérèrent dans
la condition des femmes. Abolissant l'époque où elle est assignée à une
fonction d'apparence, la « nouvelle femme » de la modernité est une
créature complexe, aussi frivole qu'aventureuse. Motif prégnant sonnant comme
un refus du fantasme masculin, l'androgynéité de Sylvia von Harden s'étoffe
dans sa dimension d'autant plus subversive que le rôle de cette femme est
interprété par un comédien travesti. À la fois confondante de ressemblance (à
saluer, le travail de la maquilleuse Sandrine Roman) avec la représentation
picturale et étrangement ambiguë dans ses décalages impalpables, la mise en
scène suggère un dévoilement progressif de l'homme (à noter, le rôle du jeu sur
le bilinguisme : interprétant le texte en langue allemande en voix de tête,
articulant fortement l'accent berlinois de ses lèvres qui découvrent une
dentition noircie, le comédien peut recouvrer son naturel masculin lorsque le
texte en français en appelle à sa langue maternelle). Alors que Luc Schiltz,
avec un charisme troublant, ouvre la pièce par une pose exagérément cambrée et
un air ahuri saisissant un effroi dans l'instant, la prise de parole et les performances
musicales mettent en mouvement la vie dont le tragique culmine lorsque résonne l'Indian Song par Jeanne Moreau, sur
laquelle il ôte la fameuse robe-sac à carreaux rouge pour dévoiler une robe
noire. La déchéance de Sylvia von Harden, sujette à une crise de tremblements
et à d'effroyables spasmes, est aussi déchirante et inquiétante que
signifiante. Est-elle due à un alcoolisme voilant la souffrance de la solitude,
à une crise de tétanie suscitée par l'angoisse, sorte de dégénérescence
neurologique, psychose où temps de sa vie se superpose au temps de
l'Histoire ? Car ces symptômes physiques résonnent comme l'aube de
l'horreur absolue, le pressentiment de cette guerre évoquée par la puanteur émanant
de la putréfaction des charniers.
Là, dans cette émouvante transcription scénique riche de suggestions basée sur une mise en scène réaliste
extrêmement précise d'un tableau qui est une préfiguration du basculement à venir comme un miroir tendu à la société,
résident la réussite esthétique et la puissance de la portée du spectacle. Le
leitmotiv du miroir — ceux du Ballhaus, seuls vestiges après la
destruction, celui présent sur scène renvoyant l'image de Sylvia ou celle du
public, jusqu'à celui évoqué dans l'énigmatique dédicace de la pièce à Petra von
Kant — renvoie à la question cruciale de la responsabilité, comme à celle
de l'impact impuissant de ces artistes visionnaires qu'on ne sait pas entendre.
C'est là aussi toute la finesse et la force d'une œuvre savamment pensée par son auteur Stéphane Ghislain Roussel.
Représentation du 3 mai 2013 au théâtre La Loge à Paris.


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