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© A Nordmann
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Avec son recueil de nouvelles intitulé L'Entreciel (2010), Marie Gerlaud raconte
les rêveries d'une petite fille solitaire, errant dans une cité urbaine en
ruines. Le metteur en scène Joël Jouanneau s'est emparé de ce texte poétique pour
l'adapter au théâtre, et dirige Mounia Raoui dans un monologue présenté au
théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis. Une jeune femme se souvient de cette
enfant rencontrée sur le banc situé face au bureau de tabac. Soit une rencontre
imaginaire comme simple procédé narratif pour se souvenir de la petite fille
qu'elle était elle-même.
Représenté au Terrier du TGP, dans le cadre
du festival Vi(ll)es, la mise en scène
de Joël Jouanneau inscrit clairement la pièce dans un territoire urbain :
un sous-sol désaffecté jonché de parpaings, de sacs de ciment et de bobines de
câble. Une cité grise laissée à l'abandon, l'école ne vient-elle pas d'être
déplacée, où une enfant se construit dans une totale absence de repères. Dans
l'attente de la comédienne, qui arrive d'ailleurs vêtue sportswear et parlera un temps avec un micro (jeu dont l'effet
apparaît aussi abscons qu'inutile), on pourrait pressentir un spectacle tel du
théâtre réaliste sur la banlieue. Or il n'en est rien et le texte surprend
agréablement. Ce thème de la cité urbaine n'est finalement qu'une toile de fond
que la nouvelle dépasse, en livrant le discours de cette enfant laissée à
elle-même. Elle eût pu grandir dans une campagne isolée, son appréhension des
choses de la vie aurait sans doute été semblable, par l'expérience singulière qu'elle
fait de la solitude dans un monde de désolation.
Avec ce personnage d'enfant qui s'extirpe
d'un quotidien terne grâce à la puissance de son imaginaire, Marie Gerlaud
dresse le portrait d'une figure dont l'intelligence et le rapport à
l'expression font d'elle un être différent. Ce territoire de désespérance ou ce
parc déserté dans lequel elle se rend tous les jours deviennent le lieu de divagations
poétiques où l'imaginaire joue le rôle de refuge, tel cet
« entreciel », lieu d'habitation idéal qui sonne comme l'envers de la
réalité. Ce monde où d'ailleurs tout est à l'envers est régi par le non-sens
aussi bien que par la violence, furtivement évoquée par ces cris et ces
plaintes proférés dans toutes les langues qu'elle entend quotidiennement.
Cette petite fille n'a personne avec qui
parler et échanger, elle regarde avec tristesse cette chaise vide dans sa chambre,
s'y assied et se transporte par l'esprit jusqu'au parc. Rêve et réalité se
contaminent et la frontière devient floue. Ne sachant ni ce qui lui manque ni qu'attendre,
l'imaginaire comble un vide douloureux qu'elle habite grâce à un monologue
intérieur tendre et fertile en considérations. Car cette enfant semble bien
mûre et clairvoyante lorsqu'elle soliloque sur l'étrangeté de la présence au
monde, sur la disparition et le non-sens, sur la vérité du langage. Ses propres
fulgurances de langage qui émergent de sa conscience, qu'elle ne comprend pas
vraiment elle-même et qui la dépassent, sonnent comme une intuition vive du
réel et de l'existence, qu'elle exprime avec des phrases dites dans ce qu'elle
appelle la « langue de la nuit ».
Et c'est grâce à une rencontre et un premier
émoi amoureux qu'elle comblera de la même manière ce manque indicible et ce
vide. Sur cet adolescent, avec lequel elle éprouve une intimité et une
compréhension mutuelle qu'elle reconnaît lorsqu'ils contemplent tous deux le
ciel, elle projette le compagnon idéal dont l'absence se fait alors sentir.
Alors s'enclenchent les rêves fraternels, l'attente et la quête d'une
retrouvaille. Il y a chez cette petite fille quelque chose qui s'apparente à
certains personnages de Milan Kundera, dans L'Insoutenable
Légèreté de l'être, lorsqu'il range les individus en quatre catégories
« selon le type de regard sous lequel nous voulons vivre ». Elle
semble de « celle la plus rare », de « ceux qui vivent sous les
regards imaginaires d'êtres absents. Ce sont les rêveurs. » Pour combler
sa solitude, elle fait vivre ce compagnon intérieurement, fantasmant sa présence
et espérant son regard sur elle en attendant de le retrouver.
À ce texte mélancolique au style délicat et
très écrit (une oralité usant de passés simples), Mounia Raoui prête sa belle
diction et sa jolie présence. On la suit avec un regard à la fois émerveillé,
intrigué et attendri, comme celui que l'on porte à cette enfant. Ces rêveries
d'une petite fille solitaire sont susceptibles de toucher et de parler à tous ces rêveurs
ayant gardé cette part d'enfant en soi toujours vivante, et vibrante.
Représentation du 24 mai 2013 au théâtre Gérard-Philippe à Saint-Denis.

Cet article redonne le vif de l'écriture et de la mise en scène , du jeu théâtral , ce qui nous entraîne à faire nôtre l’œuvre de Mari Gerlaud , avec un suspens du réel tendu par le désir de la jeune fille qui renvoie au souvenir de la jeune femme qu'elle est devenue . On navigue très bien dans cette cité en voie de démolition ; ce que cet article dit très bien : le rêve et l'amour prennent sens pour nous les lecteurs et spectateurs dans ce théâtre de pierres et de poussière , comme abandonné dans un sous-sol . On navigue dans l'espoir aussi qui pourrait toucher toute jeunesse comme tout âge ayant connu l'expérience de la destruction ; voilà la singularité de l’œuvre de Marie Gerlaud : une singularité de notre temps ...
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