Le
Palazzetto Bru Zane investit le théâtre des Bouffes du Nord à Paris, du 8 au 10
juin 2013, pour lancer la 1ère édition de son festival. Des
compositeurs méconnus tels Gouvy, Dubois, Chaminade ou Alkan, figurent au
programme de quatre concerts autour du piano romantique, soit les plus belles œuvres
redécouvertes par le Centre de musique romantique française depuis sa création
à Venise en 2008. En compagnie du directeur scientifique Alexandre Dratwicki,
du pianiste David Violi, du trio Chausson et des musiciennes du quatuor Ardeo,
l'occasion est propice pour appréhender ce passionnant travail de recherche
instigué par le Palazzetto Bru Zane, mené en étroite collaboration avec musicologues
et musiciens.
Du
travail de recherche dirigé par le Centre...
À l'issue d'un projet de restauration du
patrimoine mené à Venise sur le casino Zane, la fondation Bru eut l'ambition de
faire retrouver à ce lieu sa finalité première. Édifié entre 1695 et 1697 et
richement décoré (stucs, sculptures et fresques attribués à Abbondio Stazio,
Andrea Brustolon et Sebastiano Ricci), ce palais de divertissements était dédié
à la musique. En 2008, la création du Palazzetto Bru Zane-Centre de musique
romantique française au cœur de Venise, ville symbole d'échanges entre les
arts, contribue à perpétuer les fertiles échanges culturels franco-italiens,
tout en rappelant le voyage en Italie incontournable pour tout artiste du XVIIème
et du XIXème siècles.
Ce centre de recherche scientifique a pour
vocation la redécouverte d'un patrimoine musical français oublié ou méconnu,
allant de 1780 à 1920. Véritable « laboratoire in vivo », il joue le
rôle de fédérateur entre musicologues et musiciens autour d'un même projet. La
collaboration entre ces deux mondes n'allant pas toujours de soi, comme le
rappelle Alexandre Dratwicki, directeur scientifique, l'initiative reste
singulière. En amont, la recherche, axée sur des chantiers biographiques ou
thématiques et menée dans les bibliothèques nationales, se concentre sur la
lecture objective des partitions d'un compositeur. Citons ne serait-ce que
celles conduites autour de Théodore Dubois ou sur le trio avec piano en France
au XIXème siècle, dont sont ressorties des œuvres de
Cécile Chaminade ou René Lenormand. Les partitions sélectionnées sont ensuite soumises
au travail de musiciens qui retiennent leur « coup de cœur »,
lui-même soumis à l'épreuve du concert et à l'écoute du public, lors de la
saison vénitienne et de concerts « hors les murs ». Outre un travail
éditorial, et de correction des manuscrits parfois nécessaire pour les œuvres antérieures
à 1850, cette exhumation est une expérience passionnante pour les interprètes
qui, commente Alexandre Dratwicki, « développent une telle familiarité
avec l'œuvre qu'ils en deviennent des porte-paroles, des prophètes qui auront
leurs suiveurs ». D'où le sentiment pour le quatuor Ardeo vis-à-vis du Quintette de Dubois, d'être « très
honorées de pouvoir en donner une première idée ».
... au travail des musiciens sur l'interprétation...
Pour la plupart vierges de toute tradition
interprétative, ces redécouvertes nécessitent, de la part des musiciens, une
recherche sur la personnalité et le langage propre du compositeur, tout en
tentant de retrouver une certaine cohérence historique. Si Carole Petitdemange,
violoniste du quatuor Ardeo, rappelle que toute découverte d'une œuvre, ou d'un
chef-d'œuvre du répertoire, passe par plusieurs phases de « lecture,
d'analyse, intellectuelle mais également sensorielle et émotionnelle », la
violoniste Olivia Hugues explique qu'être déjà « investi ou nourri de
toutes les versions anthologiques peut parfois paralyser ou inhiber le
musicien ». Là, nulle exigence de « correspondre à quoi que ce soit
de connu ou d'entendu, alors, tout est ouvert, nous pouvons nous laisser
conduire par notre instinct et par notre propre analyse : la sensation de
fouler les harmonies avec une lampe de spéléologue est une sensation
grisante ! » Une expérience absolument enthousiasmante pour l'artiste
et le développement de sa personnalité musicale, puisque, en témoigne le trio
Chausson aiguillé sur cette voie par Hatto Beyerle (altiste fondateur du
quatuor Alban Berg), ce travail peut réciproquement « influencer notre
façon d'approcher les grandes œuvres du répertoire, nous poussant à questionner
davantage certains aspects de la tradition ». Du reste, certaines œuvres
ayant connu leur heure de gloire tombent parfois dans l'oubli, « et ce sont
alors de très belles pages de musique que l'on retrouve », conclut Carole Petitdemange.
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| Quatuor Ardeo |
Avec de si fervents défenseurs, certaines
œuvres peuvent légitimement prétendre faire leur entrée dans le répertoire qui
se voit ainsi enrichi, les programmations de concerts potentiellement
renouvelées. Ainsi, si l'Allemagne et la Chine sont réputées friandes de ce genre
de découvertes, le quatuor Ardeo et le trio Chausson, qui ont présenté des
recréations à plusieurs reprises au Palazzetto Bru Zane, témoignent d'un public
curieux dont l'accueil est toujours excellent et chaleureux. En tournée, «
chaque concert confirmait la richesse et le succès de ces compositions face à
un public très varié », raconte Joëlle Martinez du quatuor Ardeo. Ce sont
donc les plus belles pages redécouvertes par le centre de recherche que le
festival Palazzetto Bru Zane offre au public parisien de venir entendre, au
théâtre des Bouffes du Nord, véritable écrin acoustique
pour la musique de chambre.
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| David Violi |
... à
la programmation des Bouffes du Nord
Avec cette première édition sonnant comme un
accomplissement de ce long processus de recherche mené avec ces artistes
engagés, le festival Palazzetto Bru Zane propose quatre rendez-vous autour du
piano romantique. Réunis en quintette avec piano pour la soirée d'ouverture,
David Violi et le quatuor Ardeo donnent à entendre des œuvres de Théodore
Dubois et de Reynaldo Hahn. La musique de Dubois (1837-1924) a souffert d'une
méfiance vis-à-vis du parcours institutionnel et de l'académisme de son
compositeur, 1er grand prix de Rome et directeur du Conservatoire.
Cependant, à propos du Quintette pour
piano et cordes en Fa majeur « d'apparence très formelle par sa
maîtrise continue du contrepoint », David Violi confie que « cette
musique est avant tout portée par le charme et beaucoup d'exaltation ».
Lors de sa création en 1905, Jules Jemain n'écrivait-il pas, dans Le Ménestrel, que « cette
composition forte et vigoureuse (...) mérite de prendre place parmi les
meilleures productions modernes de l'école française ». Dubois, qui
souffrait du « manque de considération de sa musique, croyait néanmoins
qu'un jour... justice serait rendue ! », ajoute le pianiste. Si
Reynaldo Hahn (1874-1947) a laissé plus de traces dans l'histoire de la
musique, ce fut surtout pour ses mélodies qui se distinguèrent dans les salons
aristocratiques, notamment ceux de la princesse Mathilde. Pourtant fut-il dénigré pour sa « musique dite de salon ». Or, fait
remarquer David Violi, « les salons ont accueilli la poésie de Chopin, les
chevauchées héroïques de Liszt, les harmonies audacieuses de Fauré... et
pourquoi pas les élans amoureux de Hahn ?! » Avec son esprit Belle
Époque, témoignant d'une proximité avec l'univers sonore de Fauré autant que du
sens mélodique naturel de son compositeur, le Quintette en Fa # mineur (1921) est une musique
« véritablement épique, amoureuse, audacieuse ! »
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| Trio Chausson |
Le dimanche en matinée, le trio Chausson
interprète l'œuvre éponyme de l'ensemble, autour de laquelle il s'est réuni en
2001. Compositeur dont le style associe écriture franckiste et wagnérisme,
Ernest Chausson (1855-1899) laisse un bouleversant Trio en sol mineur op. 3. Basé sur un principe cyclique et
teinté d'atmosphères mélancoliques, mystérieuses et tourmentées, il fut créé en
1882, avec André Messager au piano, dans une relative indifférence. Puis, avec
la redécouverte de la compositrice Cécile Chaminade, le Palazzetto Bru Zane
donne un exemple parmi ces quelques rares femmes faisant leur entrée dans le
cercle très fermé des compositeurs durant la seconde moitié du XIXème siècle.
Si les noms de Louise Farrenc et de Pauline Viardot sont davantage parvenus
jusqu'à nous, Cécile Chaminade a pourtant joui d'une certaine notoriété pour ses
compositions de la fin des années 1880 — celles ultérieures virent les
exigences de la compositrice sacrifiées sous les contraintes financières pesant
après la mort de son père. Dotées d'une « légèreté et d'un charme
typiquement français, leur disgrâce n'est probablement que le résultat d'un
anti-effet de mode, avance Boris de Larochelambert, au profit des romantiques
allemands et des grands noms français, parfois plus sérieux ». Or son Trio n° 2 en la mineur op. 34 fait
figure d'exception, dégageant « une vigueur et un souffle comparables aux
œuvres de Brahms et de Grieg, avec également une composante féminine que l'on
ressent assez fortement, et qui rayonne jusque dans son énergie parfois
éruptive et farouche ».
Les concerts du pianiste Wilhem Latchoumia
et du duo formé par Jean-François Heisser et Marie-Josèphe Jude sont une
manière de rappeler les rapports artistiques franco-allemands prégnants au cours
du siècle, de bon aloi en ce 50ème anniversaire du traité de
l'Élysée. Avec notamment la première des Drei
Stücke aus Richard Wagner's Tristan und Isolde d'Alfred Jaëll (1832-1882), ce
compositeur autrichien qui épousa la pianiste et compositrice française Marie
Trautmann. En guise d'allusion au grand cycle 2013 du Palazzetto Bru Zane, un
festival consacré aux échanges culturels entre France et Allemagne à travers
l'œuvre de Théodore Gouvy (1819-1898), est donnée sa Sonate pour deux pianos en Ré mineur op. 66 (1876). Né
prussien et naturalisé français, il témoigne de cette double culture.
Antiwagnérien mais admiratif de Schubert, Schumann, Brahms ou Mendelssohn, « Théodore
Gouvy est la preuve qu'il était possible de faire
de la musique allemande en
France, autrement que sous l'influence de la figure de Wagner » qui eut
ses fervents épigones, tels Chausson ou Debussy dont est programmée sa
transcription pour deux pianos de l'ouverture du Vaisseau fantôme. Si l'opéra fit scandale à Paris en 1841, le
compositeur connut un fort engouement dans la capitale à partir des années
1880. En l'honneur du bicentenaire de sa naissance justement, Wilhem Latchoumia
donne un programme largement consacré au modèle wagnérien, sous l'angle insolite
du modeste pianiste qui laissa une Fantaisie
en Fa # mineur, puis avec la Paraphrase
über die Walküre d'Hugo Wolf et la transcription d'Isoldes Liebestod aus Tristan und Isolde S. 447 de Franz
Liszt. La gloire de ce dernier contribua sans doute à occulter un autre grand
virtuose du clavier dont le bicentenaire de la naissance passe plus inaperçue, Charles-Valentin
Alkan (1813-1888), dont les Esquisses
op. 63 font figures de « sommet de poésie postromantique ».
Dernière curiosité, la transcription de la Symphonie
fantastique de Jean-François Heisser datant de 1980, que le pianiste
interprète en compagnie de sa partenaire de duo de longue date, Marie-Josèphe
Jude.
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| Wilhem Latchoumia |
Au vue de la densité de la programmation de cette
1ère édition du festival Palazzetto Bru Zane au théâtre des Bouffes
du Nord, nul doute que l'édition 2014, d'ores et déjà annoncée sous des
auspices plus ambitieux, promet de réserver son lot de redécouvertes des plus
surprenantes. Musicologues et musiciens nous prouveraient donc que le
romantisme français, avec ses liens tissés par-delà les frontières, est une
source intarissable !
Propos recueillis auprès d'Alexandre Dratwicki, directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane, du quatuor Ardeo, de David Violi et du trio Chausson.
Propos recueillis auprès d'Alexandre Dratwicki, directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane, du quatuor Ardeo, de David Violi et du trio Chausson.
Festival Palazzetto Bru Zane au théâtre des Bouffes du Nord à Paris, du 8 au 10 juin 2013.






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