En ouverture du festival Seules... en scène, le théâtre de
l'Ouest parisien de Boulogne-Billancourt invite deux sociétaires de la Comédie-Française.
Texte de Jean Cocteau écrit pour ce théâtre, La Voix humaine, interprétée par Martine Chevallier, est précédée
de La Dame de Monte-Carlo chantée par Véronique
Vella. Soit deux personnages de femme victime condamnée à la solitude, l'une en
situation de rupture amoureuse, l'autre par sa folie des salles de jeu. À la
mise en scène, Marc Paquien crée une atmosphère en référence aux
années 1930, à la sombre beauté.
De La Dame de Monte-Carlo...
Monologue lyrique de Francis Poulenc sur un
poème de Jean Cocteau, La Dame de
Monte-Carlo (1961) prélude cette Voix
humaine que le compositeur avait repris en une version opératique en 1958.
Ancienne cocotte ruinée par sa passion du jeu, une veuve tente sa dernière
chance au Casino-Garnier. Croire encore au mirage de la roue qui tourne, comme
une ultime étincelle de vie avant la nuit, ou flamber une dernière fois avant de
se noyer. Véronique Vella, en robe noire cintrée des années folles, coupe
garçonne et visage exsangue, habite
cette mélodie pleine de sensualité dont Francis Poulenc avait le sens inné, et dotée d'une harmonie tendrement charmante, un brin surannée. Diction parfaite et vibrato
serré, la comédienne-chanteuse, dont la tessiture de mezzo au timbre rauque
confère à la mélodie toute son intensité dramatique, a la prestance et le
regard sombre d'une femme à la beauté tragique.
... à La Voix humaine.
Avec La
Voix humaine (1927), Jean Cocteau écrit une « pièce d'actrice », en
un monologue bouleversant qui inspira également le réalisateur Roberto
Rossellini. Marc Paquien renoue donc avec la version originale, en une mise en
scène sonnant comme un hommage à la pure tradition de cette Comédie-Française
faite d'élégance et de distinction.
Sur un sol à la pente glissante, un lit aux
draps de satin blanc tel le capiton d'un cercueil — une didascalie ne
suggère-t-elle pas que « la scène est une chambre de meurtre »,
duquel une femme sort, réveillée d'un sommeil plombé par les somnifères, pour répondre
au téléphone. À l'autre bout du fil, après les vicissitudes d'une liaison sur
une ligne encombrée qui peine à s'établir, son amant. Seule voix du texte,
cette femme, bourgeoise anonyme vêtue d'un peignoir de satin bleu profond, mène
une existence rythmée de menus faits à laquelle son amant donne sens.
Personnage central, son interlocuteur se situe dans les blancs du texte, il a la figure
silencieuse de l'absence. Toute sa présence tient à la seule force de
l'imagination de la comédienne pour interpréter son personnage qui s'accroche
au combiné pour continuer de parler, et se confronte à l'incommunicabilité.
Dans cette passion amoureuse, Martine
Chevallier n'y met pas le pathos d'une Anna Magnani, mais la fragilité de celle
qui contient son émotion. Son angoisse se lit dans ses réactions colériques aux
coupures de ligne répétées, mais ne s'exprime que pudiquement face à l'autre
auquel elle voue une adoration presque naïve, juvénile même dans son fétichisme
d'une paire de gants de l'aimé. Peu de raisons se disent sur cette rupture, si ce
n'est sans doute une autre femme, des mensonges, et un amour qui s'étiole. Toute en
dissimulation de celle qui ne s'impose et supplie, elle se fait rassurante à
l'égard de cet homme. Ni regret ni inquiétude à avoir, elle minimise son
désespoir, comme celle qui sait son amour déjà perdu. Ou qui fuit devant
l'évidence, réduite à prier, mue par un mince espoir. À l'image de l'autre
parlant de lettres brûlées dont elle à l'idée de conserver les cendres, il faut
y mettre fin sans savoir intimement comment y renoncer.
Toute en nuances sensibles, Martine
Chevallier éclaire la faiblesse de cette femme impuissante dont le destin reste
suspendu à cet amant absent, à l'image de ce téléphone qui dort dans le lit de
celle qui attend. Barthes écrivait : « J'attends une arrivée, un retour,
un signe promis. Ce peut être futile ou énormément pathétique : dans Erwartung *(Attente), une femme attend son amant, la nuit, dans la
forêt ; moi, je n'attends qu'un coup de téléphone, mais c'est la même
angoisse. Tout est solennel : je n'ai pas le sens des proportions. » Il y a du reste du pathétique dans sa solitude
(« faite qu'il me demande »), dans sa victimisation (« on m'a
coupée »).
Unique lien avec l'autre, ce téléphone ne
maintient que vainement une communication d'autant plus précaire, comme s'il
creusait davantage cette distance entre les êtres plutôt que de les
rapprocher : « Dans le temps, on se voyait. On pouvait perdre la tête,
oublier ses promesses, risquer l'impossible, convaincre ceux qu'on adorait en
les embrassant, en s'accrochant à eux. Un regard pouvait changer tout. Mais
avec cet appareil, ce qui est fini est fini......... » Symbole de la
modernité, le téléphone de Cocteau est une « arme effrayante »,
instrument froid qui amenuise les liens entre deux êtres tandis qu'il exacerbe
leur lâcheté et leur impuissance.
Au demeurant, il y a dans cette Voix humaine et dans ce personnage de
femme victime un je-ne-sais-quoi de
daté, mais que le spectacle ne cherche aucunement à voiler, avec son charme quelque
peu désuet.
Représentation du 15 mai 2013, lors du
festival Seules... en scène, au TOP
de Boulogne-Billancourt.
*Arnold Schönberg



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