De l'obscurité des coulisses et du studio de
répétition aux feux de la rampe des représentations, le parcours de
l'exposition Pina Bausch und das
Tanztheater fait passer de l'ombre du processus créatif à la lumière de
l'œuvre, où les corps dirigés par la chorégraphe allemande exsudent leur âme
avec une beauté sublimée.
Dans la cour intérieure du hall central du
Martin-Gropius-Bau se dresse le Lichtburg,
une réplique du « Château de lumière » de Pina Bausch bâtie à
l'occasion de l'exposition Pina Bausch
und das Tanztheater. C'est à l'intérieur de ce temple bien gardé que la
chorégraphe allemande créa la majeure partie de ses pièces avec sa compagnie,
le Wuppertal Tanztheater. La galerie à colonnades environnante, plongée dans la
pénombre, rend hommage à la danseuse, invitant à une promenade où l'on est successivement
conduit à découvrir son parcours de jeunesse ou happé par sa présence seule en
scène sur un extrait vidéo de Danzón (1995),
tant il émane de ses gestes une grâce pure et fragile. Une table bistro et
quelques chaises rappellent Café Müller
(1978) qui marqua la naissance du genre du Tanztheater,
tandis que cette mise en scène dans un lieu semblable au bar-hôtel tenu par ses
parents à Solingen sonnait comme une réminiscence de son enfance, où elle
acquit le don d'observer les gens, les corps, et l'âme humaine. Aile gauche du musée,
l'accent est mis sur le processus de création mené avec sa compagnie. La documentation
issue des Archives de la fondation Pina Bausch est illustrée par des citations
du discours qu'elle prononça lors de la remise du prix de Kyoto en 2007. Ce
dernier récompensant tant l'œuvre que la contribution à la société humaine, il
en figure toute sa portée.
Disciple de Kurt Jooss à la Volkwangschule de
Essen, Pina Bausch est la première danseuse et chorégraphe qui accède à l'institution
théâtrale dans l'Allemagne d'après-guerre. Après un passage par la Juilliard
School et le ballet du Metropolitan Opera de New York, elle est nommée en 1973 à
la direction du ballet des scènes de Wuppertal, renommé en Wuppertal Tanztheater. Avec sa compagnie, elle développe un nouveau
genre qui renouvelle les rapports entre danse et théâtre. Soit le Tanztheater, cette forme de tragique contemporain à propos de laquelle Heiner Müller
disait qu'il s'agissait d'« un autre théâtre de la liberté ». Celle
qui « écrit tous ses rôles avec son corps », qui reconnaît la
peur comme étant sa principale fragilité, écrit quelques quarante-six pièces autour
des thèmes fondamentaux du Dasein et
de l'existence humaine : solitude, amour, couple, rapports
homme / femme, domination, viol, famille... Au centre, le corps comme
vecteur d'une conscience, expression des plus subtiles états d'âmes et
sentiments. Des cent vingt-cinq danseurs et danseuses qu'elle engage entre 1973
et 2009, elle exige sincérité et honnêteté : être sur scène implique non
pas de jouer un rôle, mais de montrer sa personnalité, d'être soi.
L'exposition explicite la méthode de travail de
Pina Bausch, avec laquelle elle développe une nouvelle forme de composition
chorégraphique conçue sur le principe du collage. En jouant sur la temporalité
simultanée et non-simultanée, sur l'espace pensé en lignes et diagonales, sur
le mode de la répétition et de la distanciation, elle compose un assemblage de
séquences dansées, de scènes théâtrales et de tableaux mouvementés, sélectionnés
parmi une somme de matériaux collectionnée lors du travail en interaction avec
les danseurs/ses. Pour aborder précautionneusement un thème, elle leur pose des
questions qu'elle se pose à elle-même, propose exercices et mots-clés. Les
danseurs réagissent à leur guise par des mouvements, des gestes, des scènes ou
des mots. S'ensuit un méticuleux et patient travail sur ces éléments isolés, de
modification, éviction, assemblage, examen de différentes associations sous
différents rapports... jusqu'à ce qu'elle fasse naître la pièce, tout en
réservant le secret de ses décisions. Les archives sur le travail de Er nimmt sie an der hand und führt sie in
das Schloß, die anderen folgen1 (1978), une réflexion sur le Macbeth
de Shakespeare, rendent compte de la somme considérable de travail que cela
représente : photographies des répétitions — jeunes gens lisant,
fumant, au café... soit une recherche sur la quotidienneté ; carnets de
notes et de mise en scène rédigés de la main de Pina Bausch — une
écriture régulière, méthodique et consciencieuse ; plans des décors de
scène, rapports et témoignages des participants...
Pièce maîtresse de l'exposition, la réplique du Lichtburg est une occasion rare de
pénétrer dans les coulisses du Wuppertal Tanztheater. En 1978, la compagnie
s'installe à demeure dans un ancien cinéma des années 1950 réaménagé en studio
de répétition. Comportant un balcon et une scène, il est reproduit tel que dans
son état actuel. Le cadre austère de l'époque, avec ces murs vert kaki, ces
rideaux beiges, ces lampes design, est à peine modernisé par des éclairages
plus fonctionnels. Parterre vide, piano, barres, grands miroirs, costumes,
trahissent la fonction nouvelle qu'endossa le lieu lors de sa réhabilitation.
Antre de la chorégraphe réservant son mystère, pourvu de sas d'entrée confinés,
ce lieu de travail et d'expérimentation s'éveille à la danse et à la vie
lorsque des membres de la compagnie viennent y donner une démonstration,
invitant même les spectateurs à répéter quelques pas de tango.
Les pièces de Pina Bausch confrontant l'individu
aux conditions et exposant les danseurs/ses aux péripéties, la scène est un
lieu d'expériences sensorielles. Caractéristique de la scénographie dans son
œuvre, le fait de recourir aux matériaux naturels produit des odeurs, des
bruits, et laisse la trace du mouvement dans l'espace et sur les corps, ce
qu'illustrent de superbes photographies de représentations qui révèlent
l'évolution de la scénographie liée à ses collaborateurs. Rolf Borzik,
compagnon de Pina Bausch, décorateur du Tanztheater Wuppertal de 1973 jusqu'à
sa mort prématurée (1980), fit notamment recouvrir la scène de terre ocre pour
illustrer la dimension tellurique de la partition du Sacre du printemps (1975) de Stravinski. Il créa des costumes à la
fois poétiques et ancrés dans la quotidienneté. Marion Cito, assistante
costumière de Borzik, s'inscrivit dans sa continuité en développant à sa suite
son esthétique. Quant à Peter Pabst, il repris la direction des décors,
imbriquant des parpaings sur la scène de Palermo
Palermo (1989) ou nécessitant quelques 8000 litres d'eau à 28-30°C pour
chaque représentation de Vollmond (2006).
Si les premières œuvres de Pina Bausch s'appuient
sur une unique composition musicale tirée du répertoire classique (opéras de C.
W. Gluck, lieder de Mahler, ballet de Kurt Weill...), les pièces ultérieures
assortissent, après fixation de la chorégraphie, différentes œuvres et styles
musicaux susceptibles d'interagir avec la danse et d'apporter un nouveau
souffle.
Le rôle enrichissant du travail en coproduction
avec des théâtres étrangers est mis ultimement en évidence. Première expérience
de ce genre initiée par le Teatro Argentina de Rome, Victor (1986) est élaborée à partir des expériences faites par les
danseurs/ses à travers la ville. Lors d'un séjour de trois
semaines dans une ville étrangère, découvrir d'autres cultures, faire des
rencontres humaines inattendues permettent de poser un autre regard sur
l'expérience quotidienne. Enfin, la dernière salle offre une projection sur
grands écrans en simultané de plusieurs spectacles de la chorégraphe, en une
apothéose de mouvements, de couleurs et de corps virevoltants.
Exposition présentée du 16 septembre 2016 au 9
janvier 2017 au Martin-Gropius-Bau à Berlin.
Article publié dans Inferno Magazine #8.




























