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26 août 2016

MDLSX de la compagnie Motus, une performance de Silvia Calderoni au festival Tanz im August à Berlin

Photo : Nada Zgang
MDLSX, ou la revanche d'un monstre

Le corps androgyne fascine autant qu'il inquiète. Toute ambiguïté rendant impossible l'assignation à un genre masculin ou féminin sème le trouble. Avec MDLSX, la première performance seule en scène d'une actrice italienne qui s'épanouit au sein de la compagnie Motus depuis dix ans (cf. critique de Nella Tempesta sur ce blog), présentée en ouverture du festival Tanz im August à Berlin, Silvia Calderoni pose la question : homme ou femme, est-ce si important ? Ces catégories hétéronormatives au fondement de notre société patriarcale ne sont pourtant que constructions assujettissantes, et ignorantes de la diversité des corps. Avec MDLSX, Silvia Calderoni se met en transe, et incite à pulvériser les frontières de ces territoires marqués au fer rouge par le patriarcat : « to being other than the borders of the body, skin, color, imposed nationality, forced territoriality, belonging to a fatherland »1. 


Pulvériser les frontières, à commencer par celles de la forme artistique : MDLSX travaille avec le texte (en italien), la vidéo, la danse, la musique, Silvia Calderoni menant la performance tel un set de DJ qui nous replonge dans les années 1980 et 1990. Sur scène, une longue table et un ordinateur ; un tapis en tissu isolant thermique en forme de triangle pointé vers le bas2 ; un écran en arrière-plan servant de support aux sous-titres, aux titres de la playlist qui défile, et à la vidéo-projection dans une incrustation de forme ronde de films issus de l'album de famille de l'actrice et d'images expérimentales réalisées en direct avec la caméra d'un téléphone portable. La narration entrelace les éléments autobiographiques au récit fictif tiré du roman Middlesex de Jeffrey Eugenides, mêlée à des extraits de textes philosophiques et politiques appartenant au champ des études de genre.

L'hybridation entre autobiographie et fiction trouve matière à (con)fusion grâce à l'homonymie « Cal » : à la fois diminutif péjoratif donné à Silvia/Cal(deroni) par ses camarades d'école, et prénom (Calliope) du personnage principal du roman Middlesex, qui s'ouvre sur l'incipit : « J'ai eu deux naissances. D'abord comme petite fille (...) puis comme adolescent ». Tel un Tirésias qui aurait fait l'expérience des deux sexes, Calliope est née hermaphrodite. Un être en qui se concilient les deux pulsions fondamentales apollinienne et dionysienne. Une ambiguïté sujette à caution dans le regard des autres, qui fait de l'être un objet d'humiliation et d'hostilité — dès l'enfance, on sait à quelle spirale de violence cela peut mener. Calliope est soumise à la puberté, au vue du développement jugé « anormal » de ses organes sexuels, à des examens médicaux qui diagnostiquent un sexe indéterminé. Or l'intersexuation était encore récemment classée parmi les pathologies.

Et l'attaque contre le patriarcat de se mettre en scène vivement dans MDLSX. Contre cette construction hétéronormative qui exclut les différences et repousse à la marge ce qui est autre, tant il tient l'étrangeté en horreur. Contre cette langue qu'il a maîtrisée et qu'il lègue. Qui donne comme synonyme d'hermaphrodisme : « monstre »3 ! Contre la force des mots qui persécutent. Offrant alors son corps nu au sacrifice des regards sur One Hit de The Knife, pieds entravés dans un pantalon baissé aux genoux et bras en croix, Silvia Calderoni se transforme en figure christique.

L'institution médico-légale prescrivait encore récemment pour ces cas rares une opération arbitraire de réassignation des organes sexuels. Et ce malgré les risques, de perte de sensibilité sexuelle notamment, car être femme, et remplir son rôle d'épouse, reste primordial. À Silvia Calderoni de figurer une scène d'opération sidérante sur Nancy Boy4 de Placebo, offrant son sexe au décapage d'un laser phosphorescent dont les gerbes jaillissent dans la pénombre. Deux issues sont donc possibles : subir ces mutilations chirurgicales pour se conformer, ou décider de rester soi-même5. Ce qui constitue en soi une révolte.

S'ensuit une quête d'identité(s) en marge, au sein notamment de la communauté LGBTIQ. Q comme queer (« étrange, bizarre, pervers »), cette injure que des groupes de lesbiennes, gays et transsexuels se réapproprient à la fin des années 1980 pour s'autodésigner. Se reconquérir comme sujet de l'énonciation crée en effet un espace d'action politique. Ces formes de féminismes dissidentes travaillent à développer des stratégies performatives, ou de « théâtralisation publique de l'exclusion », comme l'indique Paul B. Preciado dans Testo junkie (publié à l'époque sous le nom de Beatriz Preciado). Au fil de la performance MDLSX sont d'ailleurs formulés des réquisitoires non seulement contre le patriarcat, mais aussi contre le capitalisme, le colonialisme, le matérialisme... Dans l'article « Féminisme amnésique »6, Preciado explique que « ce à quoi Benjamin nous invite, c'est à écrire l'histoire du point de vue des vaincus. C'est à cette condition, dit-il, qu'il sera possible d'interrompre le temps de l'oppression ». Et Silvia Calderoni de prononcer, dans un microphone Shure557, le « Contrat contra-sexuel (exemple) » tiré du Manifeste contra-sexuel  de Preciado, qui stipule notamment que le soussigné « renonce à [sa] condition d'homme ou de femme et à tout privilège et à toute obligation [sociales, économiques, patrimoniales et reproductifs] dérivés de [sa] condition sexuelle dans le cadre du système hétérocentré naturalisé ». Et ce afin de se reconnaitre et reconnaitre les autres « en tant que corps (ou sujets parlants) ».


MDLSX est ainsi un espace d'expérimentation qui exploite le corps androgyne dans ses extrêmes. Sur la pointe des pieds et jambes arquées, dans une posture dynamique, animée par une rage, Silvia Calderoni est toujours sur la brèche. La danse est une jouissance qui stimule sa métamorphose perpétuelle, comme s'il s'agissait de repousser dans ses retranchements les deux polarités du masculin et du féminin. En quête d'un « je » qui se déploie en un « nous », d'un mythe personnel, peut-être, telle une Claude Cahun : « Brouiller les cartes. Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours ». Judith Butler décrivait l'identité sexuelle comme un lieu de formation du sujet hétérosexuel, qui s'opère par l'effet de ré-inscription de pratiques de genre dans le corps sur le mode de la répétition. Avec comme modus operandi le travestissement (elle se vêt et se dévêt sans cesse), un tempo ardent, une narration éclatée, Silvia Calderoni apparaît insaisissable tant elle est protéiforme.

Elle se fait Salmacis — la naïade qui s'éprend d'Hermaphrodite et qui, s'unissant à lui, donne naissance à un être bisexué — lorsque, telle une nymphe lascive ondulant dans les plis du tapis d'argent sur la musique langoureuse de Witches! Witches! Rest Now In The Fire de Get Well Soon, elle est pure extase sensuelle, cet « obscur objet du désir » qui finira par voiler son sexe devant l'œil de la caméra grâce à une ceinture de chasteté (incrustée d'un cœur rose), en référence à Luis Buñuel. Ou sirène, cette créature double tentatrice, autre monstre féminin issu du folklore médiéval scandinave. Et tout aussi bien, côté mythologie populaire de la masculinité, cow-boy ou chanteur de southern rock (style où les groupes arborent fièrement leur identité culturelle). Le genre comme performativité est un lieu de subversion de tous les possibles. Soit une mise en scène de cette pratique drag que Judith Butler décrivait dans Trouble dans le genre comme étant une stratégie de dénaturalisation du genre. Mais ici elle s'opère non pas sur le mode de la parodie, mais du pastiche — « la parodie absolue (...), qui a perdu son humour »7. Au final, la question homme ou femme apparaît absurde, inessentielle et non avenue. Importe seul le fait d'être son propre sujet qui résiste à la normalisation6. L'œil de la caméra capte un visage ou une silhouette en mouvement qui se déforme, comme une vision sous acide lysergique. Avec des métaphores récurrentes telles que l'eau ou la fleur, Silvia Calderoni revendique la fluidité de la liberté, afin d'éclore et de s'épanouir comme bon lui semble, dans toute sa diversité et ses richesses.

Mise en scène de soi sur ce sujet brûlant qu'est l'identité de genre, MDLSX est une mise en danger qui sonne comme une revanche, mais aussi, par sa poésie tendre telle qu'avec cette dernière image vidéo montrant l'embrassade entre un père et sa fille, comme une émouvante réconciliation. Un manifeste et un hymne à la liberté, où l'indomptable Silvia Calderoni a le charisme sur scène d'un monstre sacré.


Sophie Lespiaux




Représentation du 18 août 2016 au HAU 3 / Hebbel am Ufer à Berlin, dans le cadre du festival Tanz im August. 

1 Citation extraite du tract distribué avant la représentation.
2 Le tract imprimé comme un manifeste a la forme d'un triangle rose, tel le symbole de marquage des homosexuels dans l'univers concentrationnaire nazi, repris comme symbole identitaire de la communauté homosexuelle.
3 Cf. extrait de « Je me cherche dans le dictionnaire », Middlesex, Jeffrey Eugenides.
4 Titre issu de l'expression anglaise nancy boy qui désigne un homosexuel efféminé, moins péjorative que faggot. 
5 Les principes de Jogjakarta ont été présentés en 2007 au Conseil des droits de l'homme et des Nations unies pour appeler à la protection des personnes LGBT et Intersexes, contre les abus médicaux notamment. Les opérations chirurgicales post-natales de réassignations, afin de conformer les caractéristiques sexuelles au modèle binaire traditionnel, sont considérées désormais comme des violences portant atteinte aux droits humains fondamentaux.
6 Article paru dans les chroniques philosophiques, blog de Paul B. Preciado sur Liberation.fr : « Il nous faut libérer le féminisme de la tyrannie des politiques identitaires et l'ouvrir aux alliances avec les nouveaux sujets qui résistent à la normalisation et à l'exclusion, aux efféminés de l'histoire ; aux citoyens de seconde zone, aux apatrides et aux franchisseurs ensanglantés des murs de barbelés de Melilla ».
7 Le microphone Shur55 au design Art déco est célèbre pour avoir été employé par J.F. Kennedy ou Martin Luther King lors de leurs discours, ou par des chanteurs comme Elvis Presley.
8 Fredric Jameson cité par Judith Butler dans Trouble dans le genre. 

21 mars 2014

Nella Tempesta de la compagnie Motus, au théâtre Paris-Villette à Paris


Née en 1991 à Rimini en Italie, la compagnie Motus développe un théâtre expérimental qui livre une réflexion vivante sur le monde, où la littérature sert à filtrer une réalité contemporaine appréhendée par l'observation sociale. Créé en 2013 au festival TransAmériques de Montréal, le spectacle Nella Tempesta aborde la notion de mouvement : celui qui anime la vie, l'acteur sur les planches d'un théâtre, ou l'homme dans le monde, soit le problème de la libre circulation des hommes. À partir de l'étude du texte de William Shakespeare intitulé La Tempête (1611) est mise en question la nature du pouvoir et de ses structures, et de facto la liberté de l'individu. Partie en voyage sur les traces de Shakespeare, la troupe est allée à la rencontre des migrants d'Afrique du Nord venus s'échouer sur l'île de Lampedusa. La forme met en abyme différents niveaux d'écriture entre le texte du dramaturge élisabéthain, la pièce et l'expérience vécue : les notions de personnage et d'acteur se contaminent, la vidéo sert de fenêtre sur le monde. Mêlant les formes d'expression, ce théâtre versatile est animé d'une telle spontanéité qu'on a l'impression qu'il se cherche, s'improvise, et s'écrit, en même temps qu'il se joue.

Dans La Tempête de Shakespeare, Prospero, duc de Milan exilé par son frère, s'échoue sur une île déserte avec sa fille Miranda. Un navire portant le roi de Naples, son fils et Antonio, le frère de Prospero, y fait naufrage. S'y retrouvent des éléments symbolisant l'utopie d'un monde meilleur, le pouvoir, les peuples esclaves des puissances coloniales... Le spectacle Nella Tempesta de Motus reprend quelques fragments du texte, s'appuyant notamment sur la question liminaire "Where is the Master ?" Le pouvoir résulte de l'interdépendance entre maître et esclave. Si le maître a besoin du regard du serviteur pour briller, l'esclave a besoin d'être conditionné. Fuir et abandonner l'île équivaut à une condamnation. À notre époque où l'argent règne en maître, le pouvoir est, selon leur formule, « invisible », il n'y a pas de maître identifiable et donc pas d'ennemi à combattre. D'où l'idée d'une révolution à coups de petits changements (ou d'une grosse secousse ?), en révolutionnant le regard de celui qui regarde... À l'image de cette comédienne qui déboule sur scène, dans un moment de théâtre de participation assez désopilant, se présente en tant que "I am Power ! Yes, my name is Power !", et harangue les spectateurs à coups de "Yes, We Can !" et de "Vous êtes le pouvoir invisible !" : s'agirait-il de nous inciter à être notre propre maître, à imaginer comment agir en sortant des sentiers battus ? De même que la citation ambiguë de William Shakespeare (« Nous sommes de l'étoffe dont les songes sont faits ») peut signifier que, si nous sommes illusion, sans rêve ni désir qui nous animent, nulle action ni mouvement n'est cependant possible. 

Animée par le désir de produire un théâtre ancré, et engagé, dans la réalité contemporaine, la compagnie Motus est partie en voyage. De Carthage à Tunis, de Lampedusa au Palais Salaam à Rome, elle est allée à la rencontre des migrants pour écouter les récits de ceux qui se sont embarqués vers l'inconnu, animés par l'espoir d'un monde meilleur. Finalement sont-ils venus s'échouer sur une île, où l'on a parqué ces demandeurs d'asile dans un Centre d'Identification et d'Expulsion. Un film vidéo montre la comédienne — Silvia, celle dont le personnage choisit l'indépendance —, dans son errance à travers les rues et les rencontres, qui la laissent finalement en proie à la confusion. Le spectacle pose d'ailleurs la question, à la manière d'un Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, qui désignait la propriété comme cause de tous les maux et inégalités : « Comment un homme sur cette terre peut-il être illégal ? À qui appartient la terre ? » Dans ce monde où règne l'argent, tous les hommes ne sont en effet pas égaux quant à leur simple liberté de mouvement. Se terminant sur une fin ouverte — l'étonnement de la Miranda de Shakespeare qui regarde le monde comme si elle regardait les autres pour la première fois —, Nella Tempesta semble nous inviter à toujours regarder l'Autre, ce frère à la fois étranger et semblable, avec des yeux d'enfants, vierges de tout préjugé, pour mieux le rencontrer et donner ce qui nous est possible en partage.

Puisque le théâtre est inséparable de la vie, les comédiens de Motus expérimentent leurs rôles de personnage comme leur propre trajectoire personnelle. Ce sont des êtres qui se cherchent en même temps qu'ils cherchent un théâtre qui provoquerait des tempêtes, pour que ses vagues déferlent sur les spectateurs et hors des théâtres. Glen et Silvia se présentent sur scène, dans l'ici et le maintenant, comme des esclaves, l'un obsédé par le passé, l'autre par le futur. Pour eux s'agit-il de faire le choix de partir ou de rester, et celui de l'indépendance. L'action, l'engagement, se passe sur scène et hors scène, à l'image des couvertures utilisées pour la scénographie. Celles-ci serviront de dons pour des associations œuvrant pour les plus démunis, les spectateurs étant de même conviés à en apporter. Se cherche alors une écriture contemporaine où le temps scénique, qui nécessite le mouvement, ne doit pas s'arrêter à la porte du théâtre. De même que l'espace scénique est soumis au changement, à la vue de Silvia qui traîne un arbre dans les rues de Lampedusa pour faire entorse à l'ordre du quotidien. Sur le plateau, du mouvement, de la danse, de saisissantes images de lucioles, et que d'imagination déployée afin de jouer les vagues, le tonnerre, le vent... Toute cette texture théâtrale, dense, s'écoule d'un rythme fluide, vivifiée par la verve des arpèges de la Sonate « La Tempête » de Beethoven, ou la puissante mélodie chaloupée de "Riders on the Storm" des Doors. Au jeu tout en énergie et en souplesse, les comédiens sont émouvants de fragilité et de charisme, tant Glen Çaçi, avec ses airs dignement maniérés, que Silvia Calderoni, avec son corps androgyne, sa voix chantante au timbre troublant.

En langue italienne surtitrée, Nella Tempesta de Motus suscite un émerveillement qui tient d'une esthétique théâtrale poétique ravissante, et d'un propos à la fois profond et impalpable. Se dégage tant de fraîcheur, d'énergie insufflée, un je-ne-sais-quoi de vie en soi, qu'on en ressort régénéré.


Représentation du 14 mars au théâtre Paris-Villette.