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| Photo : Nada Zgang |
MDLSX, ou la revanche
d'un monstre
Le
corps androgyne fascine autant qu'il inquiète. Toute ambiguïté rendant
impossible l'assignation à un genre masculin ou féminin sème le trouble. Avec MDLSX, la première performance seule en
scène d'une actrice italienne qui s'épanouit au sein de la compagnie Motus depuis
dix ans (cf. critique de Nella Tempesta
sur ce blog), présentée en ouverture du festival Tanz im August à Berlin,
Silvia Calderoni pose la question : homme ou femme, est-ce si
important ? Ces catégories hétéronormatives au fondement de notre société
patriarcale ne sont pourtant que constructions assujettissantes, et ignorantes
de la diversité des corps. Avec MDLSX,
Silvia Calderoni se met en transe, et incite à pulvériser les frontières de ces
territoires marqués au fer rouge par le patriarcat : « to being other than the borders of the body,
skin, color, imposed nationality, forced territoriality, belonging to a
fatherland »1.
Pulvériser
les frontières, à commencer par celles de la forme artistique : MDLSX travaille avec le texte (en
italien), la vidéo, la danse, la musique, Silvia Calderoni menant la
performance tel un set de DJ qui nous replonge dans les années 1980 et 1990. Sur
scène, une longue table et un ordinateur ; un tapis en tissu isolant
thermique en forme de triangle pointé vers le bas2 ; un écran
en arrière-plan servant de support aux sous-titres, aux titres de la playlist
qui défile, et à la vidéo-projection dans une incrustation de forme ronde de films
issus de l'album de famille de l'actrice et d'images expérimentales réalisées
en direct avec la caméra d'un téléphone portable. La narration entrelace
les éléments autobiographiques au récit fictif tiré du roman Middlesex de Jeffrey Eugenides, mêlée à
des extraits de textes philosophiques et politiques appartenant au champ des
études de genre.
L'hybridation
entre autobiographie et fiction trouve matière à (con)fusion grâce à
l'homonymie « Cal » : à la fois diminutif péjoratif donné à
Silvia/Cal(deroni) par ses camarades d'école, et prénom (Calliope) du
personnage principal du roman Middlesex,
qui s'ouvre sur l'incipit : « J'ai eu deux naissances. D'abord comme
petite fille (...) puis comme adolescent ». Tel un Tirésias qui aurait fait
l'expérience des deux sexes, Calliope est née hermaphrodite. Un être en qui se
concilient les deux pulsions fondamentales apollinienne et dionysienne. Une
ambiguïté sujette à caution dans le regard des autres, qui fait de l'être un
objet d'humiliation et d'hostilité — dès l'enfance, on sait à quelle
spirale de violence cela peut mener. Calliope est soumise à la puberté, au vue
du développement jugé « anormal » de ses organes sexuels, à des
examens médicaux qui diagnostiquent un sexe indéterminé. Or l'intersexuation
était encore récemment classée parmi les pathologies.
Et l'attaque
contre le patriarcat de se mettre en scène vivement dans MDLSX. Contre cette construction hétéronormative qui exclut les
différences et repousse à la marge ce qui est autre, tant il tient l'étrangeté
en horreur. Contre cette langue qu'il a maîtrisée et qu'il lègue. Qui donne
comme synonyme d'hermaphrodisme : « monstre »3 !
Contre la force des mots qui persécutent. Offrant alors son corps nu au
sacrifice des regards sur One Hit de
The Knife, pieds entravés dans un pantalon baissé aux genoux et bras en croix,
Silvia Calderoni se transforme en figure christique.
L'institution
médico-légale prescrivait encore récemment pour ces cas rares une opération arbitraire
de réassignation des organes sexuels. Et ce malgré les risques, de perte de
sensibilité sexuelle notamment, car être femme, et remplir son rôle d'épouse,
reste primordial. À Silvia Calderoni de figurer une scène d'opération sidérante sur Nancy Boy4 de Placebo, offrant son sexe au
décapage d'un laser phosphorescent dont les gerbes jaillissent dans la
pénombre. Deux issues sont donc possibles : subir ces mutilations
chirurgicales pour se conformer, ou décider de rester soi-même5. Ce
qui constitue en soi une révolte.
S'ensuit
une quête d'identité(s) en marge, au sein notamment de la communauté LGBTIQ. Q comme
queer (« étrange, bizarre,
pervers »), cette injure que des groupes de lesbiennes, gays et
transsexuels se réapproprient à la fin des années 1980 pour s'autodésigner. Se
reconquérir comme sujet de l'énonciation crée en effet un espace d'action
politique. Ces formes de féminismes dissidentes travaillent à développer des
stratégies performatives, ou de « théâtralisation publique de
l'exclusion », comme l'indique Paul B. Preciado dans Testo junkie (publié à l'époque sous le nom de Beatriz Preciado). Au
fil de la performance MDLSX sont
d'ailleurs formulés des réquisitoires non seulement contre le patriarcat, mais
aussi contre le capitalisme, le colonialisme, le matérialisme... Dans l'article
« Féminisme amnésique »6, Preciado explique que « ce à
quoi Benjamin nous invite, c'est à écrire l'histoire du point de vue des
vaincus. C'est à cette condition, dit-il, qu'il sera possible d'interrompre le
temps de l'oppression ». Et Silvia Calderoni de prononcer, dans un
microphone Shure557, le
« Contrat contra-sexuel (exemple) » tiré du Manifeste contra-sexuel de Preciado,
qui stipule notamment que le soussigné « renonce à [sa] condition d'homme
ou de femme et à tout privilège et à toute obligation [sociales, économiques,
patrimoniales et reproductifs] dérivés de [sa] condition sexuelle dans le cadre
du système hétérocentré naturalisé ». Et ce afin de se reconnaitre et
reconnaitre les autres « en tant que corps (ou sujets parlants) ».
MDLSX est ainsi un espace
d'expérimentation qui exploite le corps androgyne dans ses extrêmes. Sur la
pointe des pieds et jambes arquées, dans une posture dynamique, animée par une
rage, Silvia Calderoni est toujours sur la brèche. La danse est une jouissance
qui stimule sa métamorphose perpétuelle, comme s'il s'agissait de repousser
dans ses retranchements les deux polarités du masculin et du féminin. En quête
d'un « je » qui se déploie en un « nous », d'un mythe
personnel, peut-être, telle une Claude Cahun : « Brouiller les
cartes. Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le
seul genre qui me convienne toujours ». Judith Butler décrivait l'identité
sexuelle comme un lieu de formation du sujet hétérosexuel, qui s'opère par
l'effet de ré-inscription de pratiques de genre dans le corps sur le mode de la
répétition. Avec comme modus operandi le
travestissement (elle se vêt et se dévêt sans cesse), un tempo ardent, une
narration éclatée, Silvia Calderoni apparaît insaisissable tant elle est
protéiforme.
Elle se
fait Salmacis — la naïade qui s'éprend d'Hermaphrodite et qui,
s'unissant à lui, donne naissance à un être bisexué — lorsque, telle une
nymphe lascive ondulant dans les plis du tapis d'argent sur la musique
langoureuse de Witches! Witches! Rest Now
In The Fire de Get Well Soon, elle est pure extase sensuelle, cet « obscur
objet du désir » qui finira par voiler son sexe devant l'œil de la caméra
grâce à une ceinture de chasteté (incrustée d'un cœur rose), en référence à
Luis Buñuel. Ou sirène, cette créature double tentatrice, autre monstre féminin
issu du folklore médiéval scandinave. Et tout aussi bien, côté mythologie
populaire de la masculinité, cow-boy ou chanteur de southern rock (style où les groupes arborent fièrement leur
identité culturelle). Le genre comme performativité est un lieu de subversion de
tous les possibles. Soit une mise en scène de cette pratique drag que Judith Butler décrivait dans Trouble dans le genre comme étant une
stratégie de dénaturalisation du genre. Mais ici elle s'opère non pas sur le
mode de la parodie, mais du pastiche — « la parodie absolue (...), qui a
perdu son humour »7. Au final, la question homme ou femme
apparaît absurde, inessentielle et non avenue. Importe seul le fait d'être son
propre sujet qui résiste à la normalisation6. L'œil de la caméra
capte un visage ou une silhouette en mouvement qui se déforme, comme une vision
sous acide lysergique. Avec des métaphores récurrentes telles que l'eau ou la
fleur, Silvia Calderoni revendique la fluidité de la liberté, afin d'éclore et de
s'épanouir comme bon lui semble, dans toute sa diversité et ses richesses.
Mise
en scène de soi sur ce sujet brûlant qu'est l'identité de genre, MDLSX est une mise en danger qui sonne comme
une revanche, mais aussi, par sa poésie tendre telle qu'avec cette dernière
image vidéo montrant l'embrassade entre un père et sa fille, comme une émouvante
réconciliation. Un manifeste et un hymne à la liberté, où l'indomptable Silvia
Calderoni a le charisme sur scène d'un monstre sacré.
Sophie Lespiaux
Représentation
du 18 août 2016 au HAU 3 / Hebbel am Ufer à Berlin, dans le cadre du festival Tanz im August.
1 Citation extraite du tract distribué avant la
représentation.
2
Le tract imprimé comme un manifeste a
la forme d'un triangle rose, tel le symbole de marquage des homosexuels dans
l'univers concentrationnaire nazi, repris comme symbole identitaire de la
communauté homosexuelle.
3
Cf. extrait de « Je
me cherche dans le dictionnaire », Middlesex,
Jeffrey Eugenides.
4 Titre issu de l'expression anglaise nancy boy qui désigne un homosexuel
efféminé, moins péjorative que faggot.
5
Les principes de Jogjakarta ont été présentés
en 2007 au Conseil des droits de l'homme et des Nations unies pour appeler à la
protection des personnes LGBT et Intersexes, contre les abus médicaux
notamment. Les opérations chirurgicales post-natales de réassignations, afin de
conformer les caractéristiques sexuelles au modèle binaire traditionnel, sont
considérées désormais comme des violences portant atteinte aux droits humains
fondamentaux.
6
Article paru dans les chroniques
philosophiques, blog de Paul B. Preciado sur Liberation.fr : « Il nous faut libérer le féminisme de la
tyrannie des politiques identitaires et l'ouvrir aux alliances avec les
nouveaux sujets qui résistent à la normalisation et à l'exclusion, aux
efféminés de l'histoire ; aux citoyens de seconde zone, aux apatrides et
aux franchisseurs ensanglantés des murs de barbelés de Melilla ».
7
Le microphone Shur55 au design Art déco est célèbre pour avoir été employé par
J.F. Kennedy ou Martin Luther King lors de leurs discours, ou par des chanteurs
comme Elvis Presley.
8
Fredric Jameson cité par Judith Butler
dans Trouble dans le genre.







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