Éminente
figure de la danse expressionniste allemande dans les années 1920, et élève de
Mary Wigman, Harald Kreutzberg (1902-1968) mena une brillante carrière
internationale de danseur et chorégraphe, marquant de son empreinte un domaine
prétendument féminin. Dénué de réflexion critique à l'égard du
National-socialisme, il fut un suiveur docile du régime qui fit paradoxalement
de lui une figure de proue : cet expérimentateur révolutionnaire d'un pur
langage artistique était qui plus est un homosexuel qui se jouait des critiques
en interprétant des rôles tant masculins que féminins. Le DanceLab Berlin,
collectif allemano-espagnol fondé par les chorégraphes Norbert Servos et Jorge
Morro, lui rend hommage sur la scène du Dock 11 à Berlin, avec H.K. - Quintett.
Sur
un plateau nu et blanchâtre, parsemé de quelques tabourets, cinq danseurs développent
de multiples situations interrogeant les notions d'identité et de genre, coulant
des gestiques reprises à Kreutzberg dans des mouvements de danse contemporaine,
à l'aune de réflexions issues des théories du genre.
Expérimentant
le mouvement autour de l'identité en articulant uniformité et individualité,
les danseurs travaillent, conjointement à des solos, duos ou trios, des figures
de groupe : marche initiale en démultipliant la démarche par la lenteur du
mouvement, sur fond de musique bruitiste telle une évocation d'origines
telluriques, danse tribale rythmée par des sauts les jambes arquées,
déplacements à vive allure géométrisant l'espace... Subrepticement un corps se
détache du groupe, chutant en avant pour enjoindre d'un geste du doigt au
silence, ou se protégeant le visage des mains dans un mouvement effarouché de
repli sur soi, comme autant de réminiscences de gestes chorégraphiés par
Kreutzberg.
Les
motifs théâtralisant un conflit — un duel semblable à des lutteurs de
catch, des querelles cocasses — illustrent l'émergence de
l'individualité du sujet, qui s'oppose alors à un autre. De même de brèves
prises de parole et courts récits autobiographiques polyglottes sont des
tentatives d'affirmation de soi. La mise en scène sur un mode grotesque de gestes
de la vie quotidienne, de rires forcés, souligne que la singularité d'un
individu émerge toujours, par un phénomène de mimétisme, d'un conglomérat de
stéréotypes et de rôles culturellement acquis. Le recours à des portraits
photographiques en guise de masque permet d'interchanger faciès et corps des
protagonistes, brouillant alors les identités tout en construisant des corps
transgenres.
Un
système astucieux jouant avec les codes du masculin et du féminin a été élaboré
avec la costumière Slavna Martinovic. Différentes configurations se déploient
par association, échange et superposition de vêtements (pantalon, jupe, short,
kilt, tee-shirt, chemisier) que revêtent trois hommes et deux femmes selon des
conventions traditionnelles, ou des stratégies plus subversives : un
homme porte pantalon et jupe superposés, une femme deux jupes associées, deux
hommes féminisés par un kilt dansent avec une femme masculinisée par un
pantalon, deux femmes et trois hommes dansent en jupe à l'unisson... Il n'y a
plus de normativité qui tienne, déboutée en scène par les divergences émanant simplement
de chaque corps des danseurs. Un équilibre aussi harmonieux que vivifiant se
trouve au sein du collectif, laissant s'épanouir les singularités respectives
en une égale intensité de présence. Si Jules Renard écrivait « Le savant
généralise, l'artiste individualise », le DanceLab Berlin fertilise cette
notion d'individualité avec virtuosité.
Représentation
du 9 juin 2016 au Dock 11 à Berlin.
Crédits
photographiques © Andreas Etter (photo 1) / Miguel Berrocal (photo 2 et 3).



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