Née en 1991 à Rimini en Italie, la compagnie
Motus développe un théâtre expérimental qui livre une réflexion vivante sur le
monde, où la littérature sert à filtrer une réalité contemporaine appréhendée
par l'observation sociale. Créé en 2013 au festival TransAmériques de Montréal,
le spectacle Nella Tempesta aborde la
notion de mouvement : celui qui anime la vie, l'acteur sur les planches
d'un théâtre, ou l'homme dans le monde, soit le problème de la libre
circulation des hommes. À partir de l'étude du texte de William Shakespeare
intitulé La Tempête (1611) est mise
en question la nature du pouvoir et de ses structures, et de facto la liberté de l'individu. Partie en voyage sur les traces
de Shakespeare, la troupe est allée à la rencontre des migrants d'Afrique du
Nord venus s'échouer sur l'île de Lampedusa. La forme met en abyme différents
niveaux d'écriture entre le texte du dramaturge élisabéthain, la pièce et
l'expérience vécue : les notions de personnage et d'acteur se contaminent,
la vidéo sert de fenêtre sur le monde. Mêlant les formes d'expression, ce
théâtre versatile est animé d'une telle spontanéité qu'on a l'impression qu'il se
cherche, s'improvise, et s'écrit, en même temps qu'il se joue.
Dans La
Tempête de Shakespeare, Prospero, duc de Milan exilé par son frère,
s'échoue sur une île déserte avec sa fille Miranda. Un navire portant le roi de
Naples, son fils et Antonio, le frère de Prospero, y fait naufrage. S'y
retrouvent des éléments symbolisant l'utopie d'un monde meilleur, le pouvoir,
les peuples esclaves des puissances coloniales... Le spectacle Nella Tempesta de Motus reprend quelques
fragments du texte, s'appuyant notamment sur la question liminaire "Where
is the Master ?" Le pouvoir résulte de l'interdépendance entre maître
et esclave. Si le maître a besoin du regard du serviteur pour briller, l'esclave
a besoin d'être conditionné. Fuir et abandonner l'île équivaut à une condamnation.
À notre époque où l'argent règne en maître, le pouvoir est, selon leur formule,
« invisible », il n'y a pas de maître identifiable et donc pas
d'ennemi à combattre. D'où l'idée d'une révolution à coups de petits
changements (ou d'une grosse secousse ?), en révolutionnant le regard de
celui qui regarde... À l'image de cette comédienne qui déboule sur scène, dans
un moment de théâtre de participation assez désopilant, se présente en tant que
"I am Power ! Yes, my name is Power !", et harangue les
spectateurs à coups de "Yes, We Can !" et de "Vous êtes le
pouvoir invisible !" : s'agirait-il de nous inciter à être notre
propre maître, à imaginer comment agir en sortant des sentiers battus ? De
même que la citation ambiguë de William Shakespeare (« Nous sommes de
l'étoffe dont les songes sont faits ») peut signifier que, si nous sommes
illusion, sans rêve ni désir qui nous animent, nulle action ni mouvement n'est
cependant possible.
Animée par le désir de produire un théâtre
ancré, et engagé, dans la réalité contemporaine, la compagnie Motus est partie
en voyage. De Carthage à Tunis, de Lampedusa au Palais Salaam à Rome, elle est
allée à la rencontre des migrants pour écouter les récits de ceux qui se sont
embarqués vers l'inconnu, animés par l'espoir d'un monde meilleur. Finalement sont-ils
venus s'échouer sur une île, où l'on a parqué ces demandeurs d'asile dans un
Centre d'Identification et d'Expulsion. Un film vidéo montre la
comédienne — Silvia, celle dont le personnage choisit l'indépendance —,
dans son errance à travers les rues et les rencontres, qui la laissent finalement
en proie à la confusion. Le spectacle pose d'ailleurs la question, à la manière
d'un Rousseau, dans le Discours sur
l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, qui désignait la propriété comme cause
de tous les maux et inégalités : « Comment un homme sur cette terre
peut-il être illégal ? À qui appartient la terre ? » Dans ce
monde où règne l'argent, tous les hommes ne sont en effet pas égaux quant à
leur simple liberté de mouvement. Se terminant sur une fin ouverte — l'étonnement
de la Miranda de Shakespeare qui regarde le monde comme si elle regardait les
autres pour la première fois —, Nella
Tempesta semble nous inviter à toujours regarder l'Autre, ce frère à la
fois étranger et semblable, avec des yeux d'enfants, vierges de tout préjugé,
pour mieux le rencontrer et donner ce qui nous est possible en partage.
Puisque le théâtre est inséparable de la
vie, les comédiens de Motus expérimentent leurs rôles de personnage comme leur
propre trajectoire personnelle. Ce sont des êtres qui se cherchent en même
temps qu'ils cherchent un théâtre qui provoquerait des tempêtes, pour que ses
vagues déferlent sur les spectateurs et hors des théâtres. Glen et Silvia se
présentent sur scène, dans l'ici et le maintenant, comme des esclaves, l'un obsédé
par le passé, l'autre par le futur. Pour eux s'agit-il de faire le choix de
partir ou de rester, et celui de l'indépendance. L'action, l'engagement, se passe
sur scène et hors scène, à l'image des couvertures utilisées pour la
scénographie. Celles-ci serviront de dons pour des associations œuvrant pour
les plus démunis, les spectateurs étant de même conviés à en apporter. Se
cherche alors une écriture contemporaine où le temps scénique, qui nécessite le
mouvement, ne doit pas s'arrêter à la porte du théâtre. De même que l'espace
scénique est soumis au changement, à la vue de Silvia qui traîne un arbre dans
les rues de Lampedusa pour faire entorse à l'ordre du quotidien. Sur le
plateau, du mouvement, de la danse, de saisissantes images de lucioles, et que d'imagination
déployée afin de jouer les vagues, le tonnerre, le vent... Toute cette texture
théâtrale, dense, s'écoule d'un rythme fluide, vivifiée par la verve des
arpèges de la Sonate « La
Tempête » de Beethoven, ou la puissante mélodie chaloupée de
"Riders on the Storm" des Doors. Au jeu tout en énergie et en
souplesse, les comédiens sont émouvants de fragilité et de charisme, tant Glen
Çaçi, avec ses airs dignement maniérés, que Silvia Calderoni, avec son corps
androgyne, sa voix chantante au timbre troublant.
En langue italienne surtitrée, Nella Tempesta de Motus suscite un
émerveillement qui tient d'une esthétique théâtrale poétique ravissante, et
d'un propos à la fois profond et impalpable. Se dégage tant de fraîcheur,
d'énergie insufflée, un je-ne-sais-quoi de
vie en soi, qu'on en ressort régénéré.
Représentation du 14 mars au théâtre Paris-Villette.



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