Brillantˑeˑs
par leur marginalité au sein de l'espace public et de l'institution muséale, les
lesbiennes et homosexuels n'auront jamais été aussi bien représentéˑeˑs jusqu'à
ce jour qu'avec la double-exposition Homosexualität_en,
présentée simultanément au Deutsches Historisches Museum et au Schwules Museum
à Berlin. Un parcours retraçant 150 ans d'histoire, de politique et de culture
de la communauté LGBITQ en Allemagne, et au-delà des frontières.
(Lire la suite sur le site d'Inferno Magazine...)
Les
curateurˑeˑs de l'exposition Homosexualität_en,
en se proposant de retracer l'histoire de l'homosexualité, ont été soucieux/ses
de raconter l'histoire d'individuˑeˑs, et non celle d'un concept. Le terme « homosexualité »,
forgé par l'écrivain Karl-Maria Kertbeny qui l'emploie dans sa première
occurrence en 1869 — entrainant l'apparition de celui
d'« hétérosexualité » —, est délibérément employé au pluriel
dans le titre de l'exposition, pour attirer l'attention sur l'irréductibilité de
cette histoire aux seuls homosexuels masculins, celle des lesbiennes étant traitée
à part égale. Bisexualité, transsexualité, intersexualité et minorité queer sont aussi conjointement abordées,
le tout formant une constellation plus qu'un ensemble cloisonné. L'affiche,
œuvre de Heather Cassils issue d'une performance et représentant un corps
transgenre défiant toute assignation à un genre, renvoie aux problématiques
soulevées par les études de genre, qui remettent en cause l'hétéronormativité et
luttent ainsi contre toute forme de discrimination et d'oppression liée aux
identités sexuelles.
L'exposition
du Deutsches Historisches Museum (DHM)
s'étend sur deux étages et neuf sections, selon une scénographie dramaturgique
et didactique : traitant d'emblée du coming
out, elle s'achève sur un mémorial aux victimes homosexuelles des camps de concentration,
en passant par des perspectives sociales, culturelles, scientifiques, politiques
et juridiques.
Intitulée
« La Première Fois », la section liminaire traite du coming out, événement fondateur issu
d'un processus menant à reconnaître en soi un désir et une identité divergeant par
rapport aux normes hétérosexuelles. Le dévoilement relatif à l'homosexualité de
personnes est symboliquement affiché sur des piliers, dont les facettes
reflètent divers degrés de publicité : dix portraits1 de femmes
(M. Dietrich, M. Navratilova, M. Wittig...) et des citations d'écrivains et
d'autrices notoirement homosexuelˑleˑs (A. Gide, V. Woolf, T. Mann...) sont mis
en regard d'interviews vidéo de volontaires méconnuˑeˑs racontant leur propre
histoire. Le caractère conflictuel entre l'intime et le dehors en ressort
prépondérant. Entrant en résonnance, la section « Le Privé est
politique »2 divulgue des codes utilisés au fil du temps pour
se reconnaître secrètement les unˑeˑs les autres ou se rendre visibles ostensiblement.
Le
glossaire intitulé « Connaissances à l'état sauvage » est l'occasion
de rappeler que, l'institution muséale ayant affaire avec le pouvoir de la
visibilité et de l'interprétation, la non-présence de l'histoire de personnes
homosexuelles ou transsexuelles dans les musées est le reflet d'une exclusion
sociale. Chaque lettre comporte trois entrées à des articles présentant des documents
d'archives. Il référencie des manifestations politiques, luttes pour
l'émancipation et la légalisation de l'homosexualité — l'action des lesbiennes
étant liée également au mouvement féministe et impliquée dans la lutte contre
les violences envers les femmes, celle des gays (auxquels se joignent des
lesbiennes) dans la lutte contre le sida —, des associations politiques et
socioculturelles, des média et maisons d'édition spécialisés, des lieux de vie
nocturne (de niches sous-culturelles à des bars, clubs, ayant pignon sur rue)
et groupes de musique... La présence dans l'espace public étant une réponse aux
formes d'oppression, la représentation de cette histoire au sein d'une institution
muséale telle que celle du Musée de l'Histoire allemande confère à cette
initiative3 une valeur de réhabilitation citoyenne des homosexuels,
lesbiennes et trans/intersexuelˑleˑs.
Un
étroit couloir rouge sang intitulé « Avec Ignominie » s'attaque aux
racines religieuses de l'homophobie, que les tenantˑeˑs, en se basant sur des
passages bibliques relatifs aux péchés capitaux, justifient sans prise de recul
par rapport au contexte. Des exemples de propos proférés encore récemment par
des représentantˑeˑs religieux/ses ou politiques sont cités, atteignant une
violence aussi absurde qu'inouïe. Des voix d'activistes luttant contre
l'homophobie de par le monde résonnent, en en illustrant les répercussions. Les
portraits Faces and Phases de la
photographe Zande Muholi mettent un visage sur des lesbiennes noires sud-africaines
victimes d'attaques lesbophobes.
Richement
documenté, l'espace « Dans la matrice » thématise les discours sur
les identités sexuelles et de genre, en mettant en exergue l'expression
« matrice hétérosexuelle » employée par la philosophe Judith Butler. Si
d'autres modèles comme les théories4 de Karl Heinrich
Ulrichs ou de Margnus Hirschfeld ont été opposés dès 1860 à la représentation
binaire fondée sur l'hétérosexualité — dite « naturelle » et
selon laquelle il n'y aurait que deux sexes — qui structure la société, des
études médicales et psychologiques se sont attachées à poser un diagnostic à
l'homosexualité en la qualifiant de pathologique (« déviante,
dégénérescente »), pratiquant divers traitements allant jusqu'aux
électrochocs. C'est dans les années 1970 que commencent à être différenciés les
concepts d'identité de genre et d'orientation sexuelle5, puis
d'identité de genre et de sexe6. D'autre part, l'intersexuation, qui
désigne une ambiguïté des organes génitaux rendant impossible l'assignation à
un genre masculin ou féminin, est souvent « traitée » arbitrairement par
une intervention chirurgicale de réassignation7. En mai 2013 a été
votée en Allemagne une loi qui permet d'enregistrer les enfants nés intersexuelles
comme étant de sexe indéterminé.
L'histoire
de l'évolution des lois pénales en matière de criminalisation des actes
homosexuels fait l'objet de la section « Devant la Justice ». En
1872, le code pénal allemand fit entrer en vigueur le paragraphe 175 pénalisant
les actes homosexuels, maintenu jusqu'à son abrogation en 1994. Des dossiers de
procédures pénales apportent un éclairage sur les méthodes de poursuites et de
surveillance engagées — mais qui dissimulent la brutalité des
pratiques sous le national-socialisme. Une cartographie du monde recense l'état
des lois en vigueur dans chaque pays, l'homosexualité demeurant illégale dans 76
États, et parfois passible de la peine de mort.
Un corridor
invite enfin à pénétrer dans une salle confinée, figurant un triangle
rose : le mémorial « Im Rosa
Winkel » tire son nom du symbole marquant les homosexuels (masculins)
dans l'univers concentrationnaire nazi. Sous le régime hitlérien, 50 000
hommes furent condamnés comme « indésirables » et emprisonnés, 10 à
15 000 déportés. La répression des lesbiennes, non concernées par le §
175, reste plus difficile à évaluer8. Des portraits d'homosexuels et
de lesbiennes entourent une dalle de marbre commémorative à la mémoire des
victimes homosexuelles du national-socialisme. Ce type de commémoration n'est
que récent, puisque les survivants ont été réduits au silence par la société
d'après-guerre, le DHM assumant là un
légitime devoir de mémoire.
Le DHM fait une incursion dans le domaine
des arts, bien qu'il soit dédié selon une perspective contemporaine au Schwules
Museum, en soulevant deux problématiques inhérentes à la reconstruction de
cette histoire particulière. La destruction systématique des collections et
archives liées à la culture lesbienne et homosexuelle sous le
national-socialisme entrave les recherches, qui restent marginalisées au sein
des institutions universitaires. Des photographies réalisées de 1890 à 1970
issues de la collection d'Andreas Sternweiler, historien de l'art, sont
rassemblées dans « Autres Images », ainsi qu'une iconographie
témoignant d'une culture homo-érotique du XVIème au XIXème
siècle, qui reste à décoder. D'autre part, la représentation des
lesbiennes est liée à l'histoire des femmes artistes, longtemps empêchées par
la société patriarcale, ou tombées dans l'oubli. Le couple de femmes, soit le
motif des « deux amies », est figuré essentiellement par un regard
masculin et destiné à celui-ci. À partir de la fin du XIXème siècle,
elles osent briser la loi du silence et de l'invisibilité pour s'octroyer le
pouvoir de se représenter elles-mêmes. Ainsi sont réunis, sous l'égide du « Deuxième
Sexe » de Simone de Beauvoir, des portraits de Sarah Bernhardt par Louise
Abbéma, de Suzy Solidor par Tamara de Lempicka, des autoportraits de Lotte
Laserstein, Eleanor Antin ou Meret Oppenheim... le Politics of Queer Curatorial Positions9 de Tanja Ostojić et Marina Gržinić
préfigurant notamment l'exposition du Schwules Museum.
Ce dernier
se consacre donc aux œuvres d'artistes contemporainˑeˑs axées sur la question
du genre et de la sexualité, abordée d'emblée dans la première salle « Satisfy
Me », titre emprunté à l'œuvre de l'artiste italienne Monica Bonvicini Satisfy Me Flat. Son gode en verre de
Murano intitulé Tears est également
exposé. Désir, séduction, liberté sexuelle se lisent au travers d'œuvres
comptant notamment les Kings de Mary
Coble (artiste féministe américaine dont les performances engagent son propre
corps) ou le court-métrage Blow Job d'Andy
Warhol (un gros plan sur un visage extatique suggestif, qui place le spectateur
en situation de voyeur en le confrontant à ses propres fantasmes).
La
salle « Top & Bottom » recoupe des travaux de déconstruction et de
renversement. Avec ses portraits photographiques Women, Goodyn Green s'engage dans une critique des discriminations
normatives relatives au genre. Paula Winkler et ses Exceptional Encounters opère un renversement par rapport au regard
hégémonique, en portant un point de vue féminin érotique sur des corps
masculins nus, et s'interroge tant sur l'absence d'un tel regard en art que sur
les destinataires potentielˑeˑs. Katarzyna Kozyra se prête à une
expérimentation dissidente pour réaliser Men's
Bathhouse, puisqu'elle pénètre travestie en homme dans un hammam de
Budapest exclusivement réservé aux hommes, munie d'une caméra cachée.
La
série Companion Species d'Henrik
Olesen, photomontages de couples d'animaux, tente d'illustrer la pensée de
Donna Haraway, éminente anthropologue américaine qui entreprend de détruire le
dualisme des catégories féminin/masculin, nature/culture, vivant/artefact...
L'artiste danois réalise également une iconographie, issue de l'histoire de
l'art, des attitudes qu'un regard actuel stéréotypé qualifierait de « Faggy Gestures ».
Enfin,
le court-métrage noir et blanc Deep Gold de
Julian Rosefeldt met en scène, dans le Berlin des années 1920, un bourgeois
errant dans un univers saturé de sexualité féminine, où se croisent artistes de
l'époque et activistes contemporaines, suggérant par là que révolution sexuelle
et mouvement féministe ont déjà eu leur âge d'or. Son esthétique fascinante
laisse une impression nostalgique, à l'image de la relative déception face au
panorama contemporain présenté par le Schwules Museum. L'exposition semble
finalement succincte au regard de celle remarquablement exhaustive du Deutsches
Historisches Museum, comme s'il se cherchait là un nouveau souffle. Posée au
final sous forme d'interviews, la question « What's Next ? » reste ouverte.
Au
LWL-Museum für Kunst und Kultur de Münster du 13 mai au 4 septembre 2016.
1 Série 10
Frauen (2015) d'Andree Volkmann.
2
Das
Private ist politisch : slogan du mouvement féministe à la
fin des années 1960, de même le mouvement gay exhortait dans les années
1970 : Mach dein Schwulsein
öffentlich!
3 La dernière exposition sur l'histoire des gays et
lesbiennes dans un musée officiel en Allemagne s'est tenue en 1984 au Berlin
Museum.
4 La théorie de l'uranien de Karl Heinrich Ulrichs définissait
l'homosexualité (i.e. masculine) comme « une âme de femme dans un corps
d'homme », la théorie du « troisième sexe » et des
« intermédiaires » de Magnus Hirschfeld visait à lutter pour la
dépénalisation de l'homosexualité.
5
Un homme d'apparence féminine n'est pas
nécessairement homosexuel, une femme d'apparence masculine n'est pas nécessairement
lesbienne etc.
6
« Transgenre » désigne une
personne dont la perception du genre est différente du sexe attribué à la
naissance. « Cisgenre » désigne une personne dont la perception du
genre correspond au sexe attribué à la naissance. « Queer » désigne un mouvement politique qui regroupe les
identités non-hétérosexuelles.
7
Ces interventions de réassignation
étant dénoncées comme des violences par des organisations d'intersexués, la cour
de San Francisco a reconnu en 2005 que les opérations sur les nouveau-nés
intersexués sont une atteinte aux droits humains fondamentaux.
8
Sous le régime nazi, les lesbiennes
eurent à souffrir en Allemagne d'un climat de mépris et de privation de droits,
celles déportées l'ont été sous d'autres motifs, catégorisées notamment comme « asociales »
et marquées du triangle noir. Il n'empêche que le code pénal autrichien prohibait
les rapports lesbiens.
9 Politics of Queer Curatorial Positions:
After Rosa von Praunheim, Fassbinder and Bridge Markland, 2003 de Tanja Ostojić et Marina Gržinić.
Crédits photographiques :
1 Advertisement: Homage to Benglis,
part of the larger body of work CUTS: A Traditional Sculpture, 2011
A six month durational performance - Image courtesy of Heather Cassils and Ronald Feldman Fine Arts
© Heather Cassils and Robin Black 2011
A six month durational performance - Image courtesy of Heather Cassils and Ronald Feldman Fine Arts
© Heather Cassils and Robin Black 2011
2 Walpurgis in Berlin, 1983 Foto: Petra
Gall © Schwules Museum*, Berlin, Sammlung Petra Gall
3 Couverture de livre : Kurt Hiller, §
175 : la honte du Siècle, 1922 - Edition Paul Steegmann, Hannovre :
Dépliant pour l'abolition du § 175 et la décriminalisation des hommes
homosexuels
4 Portrait Claire
Waldoff, peinture, vers 1930, Emil Orlik © Deutsches Historisches
Museum, Berlin




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