Dans le cadre des scènes littéraires de la
Maison de la poésie à Paris, la soirée consacrée à la poétesse russe Marina
Tsvetaeva et au recueil Vivre dans le feu
réunit deux passeurs de choix. Grâce à Tzvetan Todorov et Anouk Grinberg, les
commentaires sobres du premier offrant un pendant à l'émouvante lecture des
textes par la comédienne, ce portrait donne un aperçu de toutes les facettes
d'une personnalité complexe et incandescente.
Ainsi se dresse la figure fascinante
d'une poétesse qui se définit par son absolutisme : « Je sais qui je
suis : une Danseuse de l'Âme » (lettre, novembre 1919).
Essayiste, philosophe et historien français
d'origine bulgare, né à Sofia en 1939, Tzvetan Todorov semble entretenir un
rapport particulier avec la littérature russe, en tant que traducteur des formalistes
russes également. Il est surtout celui qui a dirigé et préfacé l'édition de Vivre dans le feu (2005), travaillant
sur dix tomes d'écrits intimes de Marina Tsvetaeva (1892-1941) pour extraire la
matière de ce recueil de textes issus de sa correspondance et de ses carnets, qui
constitue une véritable autobiographie parachevant son œuvre.
Suivant un fil biographique et thématique
d'une grande clarté, Todorov esquisse un portrait complet de cette immense
poétesse dont le destin tragique fut inextricablement lié à l'histoire de la
première moitié du XXème siècle. Et c'est sous l'angle de la
tonalité amoureuse, non sans une pointe d'humour et de tendresse, qu'elle est tout d'abord
appréhendée. C'est par l'intermédiaire de la poésie de Pouchkine que la petite Marina
rencontre l'Amour, à 6 ans, tombée amoureuse de celui de Tatiana et Onéguine. Aussi
Pouchkine déterminera sa passion pour les amours malheureuses, impossibles, non
partagées. Il y eut cependant Serguei Efron, le grand amour de sa vie dont
rencontre et mariage sont miraculeux et pour lequel elle éprouvera un
engagement inébranlable. Mais elle aura aussi de nombreuses amours « contingentes »,
des « engouements » physiques, parfois, platoniques, le plus souvent,
envers hommes comme femmes, qu'elle vit en dehors de toute réalité, transformant l'objet en idole. Cette illusion s'ensuit de fait d'une
désillusion, double mouvement dont le tragique est sublimé par l'écriture de
poèmes : « J'ai toujours volé en éclats, et tous mes poèmes ne sont
que ces éclats d'argent, les éclats de mon cœur. » Elle lie de nombreuses
relations épistolaires, notamment avec Boris Pasternak ou Rainer Maria Rilke dont elle
s'éprend follement tout en refusant toute rencontre, formant le « couple
éternel de ce qui jamais ne se rencontre ». Car c'est un désir d'absolu
qui anime Marina, dont l'âme, et non le corps, est le medium : « Dans mes
veines coule non pas du sang, mais de l'âme » (mars 1920).
Mère de trois enfants, Marina Tsvetaeva est
confrontée à un premier épisode tragique, avec la mort de sa seconde fille
Irina née en 1917, dont l'évocation est oppressante. Si elle voit en Alia,
l'aînée, une enfant miraculeuse, elle ne ressent aucun lien avec la
cadette : « Je ne peux pas aimer à la fois Alia et Irina, pour
l'amour, j'ai besoin d'unicité (le 28 août 1918). » Mais encore : « Irina
ne fut jamais pour moi une réalité, je ne la connaissais pas, ne la comprenais
pas. » Après la révolution d'Octobre, Moscou connaît la pénurie et, dans
le plus complet dénuement, la mère confie ses enfants à l'hospice. Dans une
lettre du 20 février 1920, elle raconte la mort d'Irina, « horrible en ce
qu'elle est parfaitement contingente », qu'elle néglige pour rester s'occuper
d'Alia atteinte par la malaria. Mais les notes du 31 mars 1920 sont si
terribles et problématiques que la lecture en devient éprouvante : « La mort
d'Irina est pour moi aussi irréelle que sa vie. » Dans l'incapacité
d'aller lui dire adieu, les mots couchés à vif sur le papier laissent transparaître un profond remord : « Irina !
comprends et pardonne-moi, moi qui ai été pour toi une mauvaise mère qui n'a
pas su surmonter son aversion envers ta sombre et incompréhensible nature. »
De l'existence, l'œuvre reste inséparable : « Il
ne s'agit pas du tout de : vivre et écrire, mais de vivre-écrire et
: écrire - c'est vivre. » Poèmes, récits d'enfance et prose
biographique durant la période d'immigration, théâtre... et réflexion poétique constituent
son œuvre. « Travailleuse du verbe » davantage que poétesse inspirée,
Marina Tsvetaeva est constamment sur le qui-vive, à l'écoute de l'œuvre qui est
en elle-même, et non le destinataire, la finalité de l'écriture. Cette nécessité
de l'écriture détermine l'incandescence de l'état de création : « L'homme
qui n'est pas en état d'exaltation ne
peut avoir une vision correcte des choses. » (10 avril 1921)
À partir de 1917 et la révolution
d'Octobre durant laquelle s'affrontent tsaristes et bolcheviks, le destin de
Marina Tsvetaeva restera inextricablement lié au contexte historique et
politique. Partisan de l'ancien régime, Serguei Efron s'engage dans l'Armée
blanche, tandis que son épouse semble refuser de prendre parti ainsi que
d'adhérer au communisme. Ayant une sensation et non une conception du monde, le
poète se situe au-delà de la politique. Appréhender le monde en tant que peuple
ou masse est impossible pour celle qui se refuse à toute appartenance, ne serait-ce
qu'à un groupe littéraire, qui se tient en marge, solitaire, de par sa totale
liberté intérieure.
En 1937, l'affaire Reiss éclate et précipite
le retour de Serguei Efron en URSS. Agent au service de la police soviétique,
Ignace Reiss, ayant décidé de rompre ses engagements, avait écrit une lettre à
l'ambassade soviétique de Paris où, condamnant Staline, il signait son arrêt de
mort. Or c'est le réseau dirigé par Efron, engagé auprès du NKVD, qui avait été
chargé de l'exécution du traître. De retour en Russie, exfiltré par les
services russes, Serguei est néanmoins accusé d'espionnage et arrêté, ainsi
qu'Alia. Si Tsvetaeva semble ignorer la nature de l'engagement de son époux,
elle est désormais honnie en France, vue comme l'épouse d'un traître par les
milieux de l'immigration. Après son retour en Union soviétique en 1939,
l'invasion allemande sonne le glas pour Marina Tsvetaeva qui, isolée et
désespérée, se pend le 31 août 1941.
Les écrits poignants de Marina Tsvetaeva
sont d'une intensité telle, qu'ils trouvent en Anouk Grinberg, avec sa voix au
bord de la fêlure qui explore toutes les palettes expressives, du chuchotement à
l'emportement et au désarroi, une interprète dont le ton juste et totalement investi sert
admirablement l'œuvre. Ce soir-là, néanmoins, elle prit, peut-être, la lecture
tant à cœur qu'elle ne put, par moments, avoir la distance nécessaire à l'interprète
et fut alors submergée par l'émotion. Cette fragilité et cette sensibilité à
fleur de peau faisant écho aux tragiques propos de la poétesse, à la plume ciselée
et éruptive. Quoi qu'il en soit, cette soirée fut, à bien des égards,
bouleversante.
Lecture du 28 mai à la Maison de la poésie à
Paris, dans le cadre des scènes littéraires du 16 mai au 22 juin 2013.
Marina Tsvetaeva, Vivre dans lefeu - Confessions (2005), publié chez Robert Laffont.


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