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© Bernd Uhlig
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Représentation faste s'inscrivant dans le
cadre du centenaire du théâtre, Le Sacre
du printemps d'Igor Stravinsky représenté aux Champs-Élysées célèbre dans
le même temps le centenaire de la création du ballet, en offrant une mise en
regard de deux versions chorégraphiques. L'orchestre et le ballet du théâtre
Mariinsky de Saint-Pétersbourg honorent de leur venue ce temps fort de la
saison du théâtre parisien, pour rendre hommage à la célèbre version de Vaslav
Nijinski et présenter la nouvelle création de Sasha Waltz.
Devenue si célèbre par le scandale suscité
lors de la première du Sacre du printemps,
le 29 mai 1913 au théâtre des Champs-Élysées, la chorégraphie de Vaslav
Nijinski est redonnée grâce au travail de reconstitution des décors et des
costumes (originaux de Nicolas Roerich) réalisé par Millicent Hosdson et
Kenneth Archer, en 1987. Ceci permet un retour dans l'univers de cérémonie païenne que
Nijinsky avait mis en scène et chorégraphié, bouleversant alors tous les codes
du ballet classique par ses mouvements convulsifs et ses postures désarticulées
(courbées, têtes baissées, pieds en-dedans) qui redoublaient la brutalité de la
musique orchestrale. Cette modalité expressionniste ouvrait la danse à la voie
de la modernité autant qu'elle coïncidait au basculement dans le XXème siècle.
Œuvre historique et mythe pour tout chorégraphe, Le Sacre vit, au cours du siècle, de nombreuses versions marquer les
mémoires de leur empreinte, telles celles de Maurice Béjart en 1959 ou Pina
Bausch en 1975. Tout l'enjeu de ce spectacle réside ainsi dans la découverte de
l'aspect que revêtira cette nouvelle création du Sacre du printemps, proposée un siècle plus tard sur cette même
scène, conçue par la chorégraphe allemande Sasha Waltz dans une coproduction du
théâtre Mariinsky et Sasha Waltz & Guests.
Dans le premier tableau « L'Adoration
de la terre » s'ouvrant par une atmosphère enfumée et mystérieuse, la scène découvre un tas de gravier, se plaçant ainsi d'emblée sous le signe de la
terre. Étreinte sensuelle d'un couple de danseurs au sol, solo lent et gracieux
d'une adolescente, l'éveil est tendre et doux sous le solo lyrique du basson. Dans
« Les Augures printaniers », la ronde formée autour du tas de gravier,
rappelant avec davantage de souplesse celle de la version de Pina Bausch, est rompue
par les accords staccatos qui pétrifient les groupes de danseurs, se figeant
alternativement en implorant ciel et terre. Des pantins raides, bras tendus,
avancent, boitillant à pieds joints. Danses virevoltantes piétinent et font
voler en poussière le tas de gravier dans le « Jeu du rapt ». Les « Rondes
printanières » se teintent de mysticisme, les jeunes filles semblant
tendre des offrandes invisibles dans leurs mains, se touchent en de bienveillantes caresses.
Dans les « Jeux des cités rivales », les danseurs alignés, à genoux,
sont pris, apeurés, de soubresauts tandis qu'un couple s'affronte, l'homme
piétiné par la femme qui le maintient à terre. Le groupe, sous l'emprise de
tremblements furieux, annonce les processions du « Cortège du sage »,
où danseurs accroupis bondissent comme des crapauds et où l'un, porté par les
autres, désigne du doigt le lointain. De la voûte céleste commence à poindre un
glaive (symbole des combats) qui va croître insidieusement telle une
stalactite. Des corps enchevêtrés se dénudent les uns les autres et gisent durant
une longue pause silencieuse. Retentit la « Danse de la terre » où
l'attroupement effectue des sauts alternés, en une image suggestive figurant
puissamment une force éruptive jaillissant d'un cratère. Ce premier tableau se
clôt sur scène de strangulation, laissant une première victime évanouie.
Deux hommes aux solos extatiques annoncent
un nouvel éveil, rappelant la structure cyclique de la nature. Bras tendus et
doigts désignant ciel et terre, l'un mime un geste telle une préfiguration de
la clôture de ce second tableau qui doit conduire au « Sacrifice ».
Le groupe, auquel se sont joints deux enfants, se rassemble et certains ont la
démarche frêle d'une autruche au long coup. Le « Cercle mystérieux des
adolescentes » a des allures de cérémonie rituelle incantatoire. Les
rythmes de la « Glorification de l'Élue » provoquent terreur et
débandade, l'effroi se lisant dans les regards dit la menace qui plane sur
tous, la désignation restant encore indéterminée parmi les femmes portées dans
les airs. Aux roulements de timbales de « L'Évocation des ancêtres »,
la scène se fige sur un tableau effroyable. Portées à bout de bras par des
hommes, des femmes comme autant de victimes potentielles restent perchées
telles des épouvantails, avant de s'écrouler une à une. Cette visualisation de
la musique semble évoquer une exécution collective autant qu'un rite de
conjuration, une adresse à un Dieu protecteur des récoltes. Sur l'« Action
rituelle des ancêtres », orchestre tonitruant, le groupe est sous
l'emprise collective d'une force furieuse qui conduit à la « Danse sacrale
- l'Élue », poussant l'angoisse à son comble au sein de la communauté par
cette élection si tardive de la victime sacrifiée. Dansant comme possédée, elle
lutte contre une force agissante, se dresse dans un ultime spasme, et
s'effondre gisante à terre, la gorge sous la pointe du glaive.
Si l'on retrouve de nombreuses références à
la version de Pina Bausch (costumes aux couleurs et coupes plus variées de
Bernd Skodzig ; femmes aux longs cheveux ; scénographie de Sasha Waltz
et Pia Maier Schriever faisant allusion, avec ce gravier, à la dimension
tellurique de la partition), cette ultime danse tragique se démarque d'interprétations
typiques. Celle de Maurice Béjart par exemple, toute en tension érotique où un
couple élu est porté par le corps de ballet, celle de Pina Bausch, où la
victime sacrifiée s'écroule exténuée après ces âpres combats que se livrent les
êtres humains. Moins violemment primitive, la chorégraphie de Sasha Waltz, avec
ce glaive fatal scellant le destin de l'Élue, met l'accent sur une dimension
sacrée et sacrificielle, dans un geste individuel pour le bien de la communauté.
Accompagnée par l'orchestre de Valery
Gergiev aux sonorités somptueuses dans les passages violents et lyriques dans
les solos de cordes et de vents, la composition de cette chorégraphie est
servie par une dramaturgie claire et suspensive. Émaillé de détails signifiants
et de situations absolument contrastées, le propos est sous-tendu de thèmes
archaïques, mythiques et politiques, de références aux rites sacrés qui jalonnaient
déjà l'œuvre de la chorégraphe Sasha Waltz. Son Sacre possède une force vitale toute en fluidité, une gestuelle
expressionniste toute en sensualité, une grâce et un lyrisme qui siéent si
justement aux danseurs du ballet Mariinsky. Dénuée d'intention avant-gardiste
ou scandaleuse, l'esthétique de Sasha Waltz fascine par sa puissance plus que par
sa violence. Sans doute se situe-t-elle là dans la continuité humaniste de
cette Pina Bausch qui déclarait : « Longtemps, j'ai pensé que le rôle
de l'artiste était de secouer le public. Aujourd'hui, je veux lui offrir sur
scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus : des moments
d'amour pur. », en ce que son Sacre
est avant tout un moment de pure beauté.
Représentation du 31 mai 2013 au théâtre des Champs-Élysées : création du Sacre de Sasha Waltz le 29 mai 2013 à Paris, le 13 mai 2013 à Saint-Pétersbourg.



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