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| © Anne Nordmann |
Ensemble baroque fondé à l'initiative de
Jérôme Correas, claveciniste et chanteur, Les Paladins sont spécialistes du
répertoire lyrique italien du XVIIème siècle. Trois ans après Le Couronnement de Poppée (1642) de
Claudio Monteverdi, le directeur musical renouvelle sa collaboration avec le
metteur en scène Christophe Rauck pour redécouvrir un autre opéra de ce
compositeur italien considéré, grâce à L'Orfeo
(1607) commandé par le duc de Mantoue, comme le premier musicien dramatique.
Le Retour d'Ulysse dans sa patrie (1640)
fut créé dans le premier théâtre d'opéra public et payant ouvert à Venise en
1637, le Teatro San Cassiano. Toute la modernité de Monteverdi réside dans la
théâtralité de ses compositions opératiques : ces drammi per musica réalisent le parfait équilibre entre
l'expressivité des sentiments et les nécessités du verbe, entre la parole et le
chant.
Le
livret : de l'Odyssée...
Signé du librettiste Giacomo Badoaro,
l'argument s'appuie sur l'Odyssée d'Homère,
cette vaste épopée grecque antique où les héros ont maille à partir avec les
dieux. Suite à la guerre de Troie, Ulysse, après vingt ans d'exil et d'errance
et avec l'aide de Minerve, est de retour sur son île d'Ithaque où l'attend
Penelope, qui repousse les assauts répétés de prétendants auxquels elle fera
subir une épreuve. Cette journée sera marquée par les retrouvailles avec son
fils Telemaco et la reconquête de sa fidèle épouse qui le fait languir, à force
d'incrédulité et de constance, lors d'une ultime scène de reconnaissance.
Par la multiplicité des personnages et des
travestissements, des intrigues et des péripéties retardant sans cesse le dénouement
de l'action, ou le mélange des registres, ce drame, par son foisonnement formel,
s'apparente fort au théâtre élisabéthain contemporain qui décline alors en
Angleterre, et qui s'adressait autant à l'élite aristocratique qu'aux milieux
populaires. Allégories, dieux et héros touchent à un sublime que les
personnages secondaires, bergers et bouffon, allègent d'un prosaïsme parfois
trivial.
... à
la musique et à la scène.
Si les airs à l'ornementation fleurie et
virtuose sont le privilège des dieux, les héros inaugurent le stile nuovo, ce principe de récitatif et
de déclamation accompagnée qui fait l'objet du travail sur le « Parlé-chanté »
que Jérôme Correas explore avec ses chanteurs. Dans le rôle de Penelope, Blandine
Folio Peres, dès la scène inaugurale de l'acte I, exploite cette technique pour
décupler les palettes expressives de sa voix de mezzo par la langue, livrant
une déchirante déploration. Jérôme Billy, ténor incarnant Ulysse, développe une
diction époustouflante avec son italien aux consonnes chuintantes. Dorothée
Lorthiois incarne une Minerve flamboyante. Le rôle du goinfre Iro, bouffon dont
la robe rouge mettant en valeur une poitrine opulente relève d'un
travestissement subversif de la part du metteur en scène, est porté par le
ténor Matthieu Chapuis. Il n'est qu'un exemple des talents d'acteurs déployés
par les chanteurs, lui qui pousse la prouesse de mêler gaillardement la danse au
chant et au jeu théâtral, quand se pâment à terre les amoureux transis du duo Melanto-Eurimaco.
Sont aussi remarquables la vivacité d'Anouschka Lara en Telemaco et la verdeur
musicale de Françoise Masset en Eumete pour tenir le public en haleine.
D'autant que cette partition, faisant une place prépondérante aux récitatifs,
réduit le rôle musical de l'ensemble instrumental à un accompagnement dépouillé, ponctué
d'effets réalistes (coups de tonnerre...) sous la direction enlevée de Jérôme
Correas*.
Aussi structurée que riche d'imagination, la
mise en scène de Christophe Rauck évolue, selon une dynamique dramaturgique, du
statisme du prologue (ouvert par un chœur dont le hiératisme est troublé par
les Allégories) à l'éclat et la vivacité des scènes finales, de la sobriété à l'enchantement.
De la stylisation (draps figurants une mer agitée, étoffes ensanglantées des
prétendants massacrés) au symbolisme des attributs des dieux notamment,
des décorations rococos à la modernité des costumes, en passant par des effets
ou clins d'œil savoureux (deus ex machina,
sacs de boutique de mode...), la scénographie touche à une intemporalité et à
une féérie, avec cette lune moirée, que l'on avait déjà appréciées dans le Beaumarchais**
de Christophe Rauck donné à la Comédie française.
Fruit d'un extraordinaire et fructueux
travail de la part de toute la production, ce Retour d'Ulysse dans sa patrie de Jérôme Correas et Christophe
Rauck transcende une partition qui n'est peut-être pas la plus enthousiasmante
de Monteverdi. Offrant un spectacle total aussi réjouissant qu'émouvant, il
retrouve l'essence même du théâtre lyrique de l'époque, susceptible de plaire
et de toucher tout public. Celui du théâtre Gérard Philipe, enthousiaste, ne
s'y est pas trompé.
Représentation du 2 avril 2013 au théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis.
* Cf.
critique du Triomphe de l'amour de Sandrine
Piau, avec les Paladins de Jérôme Correas.
** Cf. critique du Mariage de Figaro à la Comédie française mis en scène par
Christophe Rauck.


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