Une
littérature bien en avance sur son temps
© Raphaël Arnaud
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Le premier mariage entre personnes de même
sexe fut célébré en France à l'Hôtel de Bourgogne en... 1634 ! Et ce par
le biais de la littérature, grâce à la liberté de pensée d'un jeune dramaturge
âgé de 22 ans, dénommé Isaac de Benserade. S'inspirant de l'histoire mythologique
d'Iphis et Ianthé, issue des Métamorphoses
d'Ovide, la comédie Iphis et Iante aborde
l'homosexualité féminine sans détours, avec une fantaisie qu'il est de bon ton
de faire entendre en ces temps troublés par les plus réfractaires à l'égalité
des droits devant le mariage. S'emparant de ce texte regrettablement oublié du
répertoire, le metteur en scène Jean-Pierre Vincent dirige une troupe enjouée
dans un spectacle présenté au théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis.
De la
légende ovidienne...
À l'insu de tous, Iphis fut élevée en garçon
par sa mère Téléthuze, sous le conseil de la déesse Isis afin de la sauver de
la condamnation à mort proférée par son père Ligdus, dont la condition d'homme
du peuple ne lui aurait permis de supporter la charge d'une fille. L'amour de
la jeune Iphis pour sa belle voisine Ianthé convainc les pères de les marier.
Grâce à l'intervention de la déesse, Iphis est métamorphosée en homme afin de
l'épargner d'un amour monstrueux et de pouvoir posséder sa chère Ianthé.
... à la réécriture délicieusement subversive de
Benserade...
Poète précieux, Isaac de Benserade livre une
comédie en alexandrins (les comédiens ne cherchent pas à en estomper les
contours) dont tout le sel découle du déplacement subversif dont fait l'objet
la métamorphose, et du déploiement de cocasses intrigues secondaires. L'intervention
d'Isis n'advenant qu'après le mariage, ce sont deux jeunes femmes qui goûteront
aux douceurs de leur nuit de noce. Cette pièce de théâtre brasse des thèmes dont
les enjeux sont traités avec une étonnante modernité. Mis à mal par les désirs
qui s'expriment, l'ordre moral et sexuel n'est rétablit par une dea ex machina qui n'entre en scène qu'à des fins de
convenances sociales. Dévorée par la passion, tourmentée par la crainte
désespérée de son impuissance à combler son amante, Iphis cèdera finalement
sous la pulsion de son puissant désir amoureux. L'interdit qui pèse sur une
union contrenature vole en éclat et sa chère Iante y trouvera suffisamment
d'appâts. Travestissement et changement de sexe sèment le trouble dans le genre :
androgynéité qui trompe ceux qui ne savent pas, accusation d'homosexualité
incombée à tort, en un savoureux quiproquo, à celui qui sait et qui est poussé,
voyant ses aspirations contrariées, à dévoiler le secret publiquement (Ergaste,
amoureux d'Iphis), virilité miraculeuse dont est dotée Iphis qui ne semble
satisfaire Iante que pour contenter son amant...
... à
la mise en scène gaillarde de Jean-Pierre Vincent.
Lieu de négociations paternelles, de parades
sentimentales et d'atermoiements, d'aspirations désespérées acculant à de
tragiques pulsions, une place de village crétois, aux murs ocres d'une chaude
sobriété, accueille, lors de l'acte crucial, le lit nuptial, et se transforme
en un temple baigné par les lueurs bleutées de la nuit. Introduisant la pièce tel
un conte fantastique et apparaissant à l'appel des prières faites sur l'autel,
Isis (Catherine Épars), la déesse protectrice et salvatrice de la mythologie
égyptienne, a la beauté ténébreuse de la reine Cléopâtre, et profère ses paroles
sibyllines d'une voix sensuellement arabisante. Oscillant entre trépidation et
sidération, Ergaste (Barthélémy Meridjen) a pour ami un remarquable Nise
(Antoine Amblard). Télétuze (Anne Guégan), la mère pleine d'inquiétudes, ne
peut rien pour dissuader la volonté des pères (Charlie Nelson en un Lidge
bourru et Éric Frey dans le noble Téleste). Enfin, Iphis, incarnée par une
attachante Suzanne Aubert (dont on ne regrette que la voix trop forcée), dont
les traits d'une virilité révélée seront singés de façon impayable, succombe de manière troublante aux charmes d'une Iante (Chloé Chaudoye) à la beauté digne et
sensible.
À la découverte d'une œuvre réjouissante,
emmenée sur scène avec un enthousiasme vigoureux, et qui tombe tant actuellement
à point nommé — qui oserait sortir sans être conquis par une si
belle union... — on se laisse porter sans bouder son plaisir !
Représentation du 18 avril au théâtre Gérard-Philippe à Saint-Denis.
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