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© Carole Parodi
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Douze ans après la création du spectacle, en
2001, le comédien Olivier Yglesias, sous la direction du metteur en scène
Lorenzo Malaguerra, porte La Nuit juste
avant les forêts, monologue de
Bernard-Marie Koltès, sur la scène du Centre culturel suisse à Paris, avec une
conviction stupéfiante.
Un homme, seul, trempé par la pluie, aborde
un inconnu dans la rue et tente de le retenir par sa parole, lui débitant ses
considérations, ses souvenirs, ses impressions, en une seule phrase longue de
63 pages. Sans chez soi, il est en quête d'une chambre d'hôtel où passer la
nuit. S'il demande du feu, c'est un prétexte pour entrer en contact avec cet
Autre qu'il appelle « camarade », porté par un besoin de fraternité.
Écrit en 1977, durant la courte période où
Koltès avait sa carte au Parti communiste, le propos est truffé de considérations
d'ordre politique. Sans travail mais refusant de retourner à l'usine, le
personnage porte un regard caustique sur
une société qu'il considère dominée par un « clan des entubeurs » qui
maintient une oppression sournoise sur le commun des mortels, piégé par son
talon d'Achille qui n'est autre que son désir sexuel. La forêt s'avèrera de
même traquée, par la figure de ce général du Nicaragua qui tire sur tout ce qui
bouge. Son idée, c'est de reprendre le pouvoir en « s'empêchant de bander »,
de se libérer en créant un « syndicat à échelle internationale ». Cette
pensée méandreuse et délirante est cependant surtout habitée par un besoin urgent
de se livrer. Il raconte ses souvenirs de famille et de rencontres amoureuses
éphémères. Mais toute rencontre reste vaine, à l'image de cette fille des ponts
et des berges qu'il appelle « mama », et qu'il n'aura eu de cesse de
retrouver. Ne pas avoir de chez soi, n'habiter que des chambres d'hôtel, c'est
être partout étranger, vagabond solitaire et intranquille, à qui la société
demande toujours des comptes. Ultime refuge, tel un coin d'herbe où s'allonger
en paix pour parler, la forêt symbolise un ailleurs, un lieu où la parole est
possible.
Cette adresse à l'Autre, animée par le désir
de communiquer, de rencontrer, et par là-même d'exister, est rendue familière notamment
par le tutoiement. Le récit d'une altercation, où deux agresseurs l'insultent,
méprisant et niant sa personne en parlant de lui à la troisième personne, suscite
une explosion de rage. Un cri d'amour final, adressé à cet inconnu, sonne comme
un dernier appel désespéré à l'Autre qu'il n'aura pu rejoindre, signifiant le
tragique de la condition humaine condamnée à une universelle solitude.
La langue de Koltès, avec cette phrase unique
précisément ponctuée et saturée de répétitions pour feindre la spontanéité de
la parole, dissimule une poétique complexe sous des allures prosaïques.
Derrière la truculence du verbe et la vulgarité du propos, le texte est émaillé
de métaphores (un salaire est un oiseau que l'on regarde impuissant s'échapper
de sa cage) et d'éléments symboliques. Le personnage ne supporte pas les miroirs
mais est obsédé par le regard des autres sur lui. La pluie incessante (l'eau)
rend l'homme pitoyable. Prétexte à une rencontre, le feu pourrait signifier une
lueur dans la nuit. La terre, évoquée par le biais de la figure d'une
prostituée morte d'en avoir mangé, renvoie à la finitude. L'air serait alors le
souffle qui est requis du comédien pour déclamer cette parole, de par l'imminence
de la fin de la nuit avant cet inconnu symbolisé par la forêt, comme le suggère
le titre énigmatique.
Du coffre, de la verve, Olivier Yglesias en
est doté et en use généreusement. Son interprétation semble parvenue à une
pleine maturité vis-à-vis du texte tant la mise en bouche est époustouflante
d'articulation, de nuances et de justesse de ton. Chaque syllabe parfaitement prononcée et
l'empressement du débit de la voix, imposé par un temps de représentation court
(1 h) subissant de vives ruptures de ton, confèrent une densité extrême à sa prestation. La scénographie
minimaliste dénuée de son, encore épurée par rapport à la création et qui s'en
tient à une lumière en douche qui met en valeur l'expressivité du visage, accentue
par contraste l'omniprésence du comédien. Assis sur une chaise, il est
contraint à l'immobilité malgré laquelle il se démène, comme soulignant l'enfermement
dans la solitude ou la distance qui le sépare de cet Autre imaginaire et absent,
auquel il s'adresse autant par les gestes que par la parole. Nonchalance, colère,
supplication, désespoir, effarement, les postures du corps pleinement investies
sont aussi expressives que la voix. Olivier Yglesias parvient à emporter une
totale adhésion au texte par la force même de sa conviction.
Représentation du 20 mars 2013 au Centreculturel suisse à Paris.

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