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© Helen Levitt
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Manque
(Crave) de
Sarah Kane, ou le besoin viscéral qui consume. Le metteur en scène Patrick
Haggiag dirige Laëtitia Pitz, Agnès Guignard, Didier Menin et Philippe
Suberbie, comédiens de la compagnie Roland Furieux, dans une production
présentée à Anis Gras le lieu de l'autre à Arcueil.
Un chœur à quatre voix qui expriment, en une
suite de syntagmes fulgurants, leur fragilité, leurs désirs, leur désespoir.
Quatre personnages dont l'identité demeure vague semblent constituer deux
relations : femme d'âge mûr, M désire un enfant, mais a perdu toute
confiance et respect envers B, homme plus jeune et alcoolique ; homme
d'âge mûr, A aime C, jeune femme dépressive, mais a abusé d'elle. Ce texte
désespéré est l'œuvre d'une femme écrivaine parvenue « à un stade où (sa)
foi en l'amour avait disparu »*. De la déliquescence du sentiment amoureux
au sentiment d'abandon, de l'obsession à l'incommunicabilité, de la perte de
confiance et du respect à l'aliénation, de l'amour à l'abus sexuel, Sarah Kane
ausculte la relation entre deux êtres où désir inassouvi et manque entraînent
une perte de soi. L'amour salvateur est un espoir illusoire car l'amour est en
réalité vécu comme une destruction, le pouvoir que l'autre exerce sur l'un l'acculant
à se faire abuser. Interrogeant la possibilité de continuer à espérer et à
aimer en dépit de cette violence, Manque (1999)
se révèle être une pièce du renoncement.
Sarah Kane (1971-1999), dramaturge
britannique dont toute l'œuvre est sous-tendue par une violence quelle qu'elle
soit, destinait ce texte à la performance, et Patrick Haggiag semble orienter
les comédiens dans cette direction. Vivacité des déplacements, situations
dispatchées sur le plateau, fuites en hors-scène, chaises qui volent, tasses renversées,
paroles qui fusent... ce sont des larmes, des cris et des colères, des étreintes
fiévreuses et des rejets entre des personnages demeurant seuls, que donnent surtout à voir et à entendre des comédiens au jeu
extraverti, et totalement engagés dans les échanges et les confrontations. Kane
ne déclarait-elle pas que les textes ayant pour exigence une « surdose de
jeu » seuls « rendent possible l'expression fidèle des idées et des
émotions, ainsi qu'un contact direct, à la fois intellectuel, émotionnel et
physique, avec les besoins du public »**. Abolissant le quatrième mur en
multipliant les adresses au public, et se jouant de la configuration du lieu, la
mise en scène prend même la dramaturge au pied de la lettre lorsqu'une
comédienne va s'effondrer subitement, affligée, sur les genoux d'une
spectatrice (l'autrice de cet article !).
Des temps et des silences scandent le texte.
L'un se double d'une totale obscurité faite dans la salle, où surgit alors la
fenêtre rougeoyante de lumière de l'ancienne distillerie, avant que ne se fasse
entendre « Il y a eu une éclaircie,/ En dehors de la ville », exploitant
toute la magie du Lieu de l'autre (auquel la scénographie s'adapte
parfaitement) pour offrir un instant saisissant. Mais sachant que Sarah Kane
considérait sa pièce sinon comme dénuée de « violence physique », qui
point pourtant parfois, mais surtout comme un « texte très
silencieux », on s'interroge sur le fait que le silence ne soit véritablement exploité qu'à des fins structurelles, et
insuffisamment dans sa dimension atmosphérique. La diction des acteurs très
(trop) rapide voire lapidaire, les paroles sans cesse coupées, qui plus est
dans une salle dont l'acoustique résonne, confronte le spectateur à un
déferlement de propos parfois inintelligibles, et interdit toute atmosphère
pesante où se ferait ressentir le vide du manque et du désespoir.
Le minimalisme et l'extrême précision de
l'écriture auraient mérité un soin aussi méticuleux apporté à la diction, à l'articulation,
aux rythmes et aux sonorités des mots. Si un caractère viscéral s'exprime, il n'est
guère recherché dans des registres subtils. Néanmoins, la confidence de A,
débitée d'une voix en demi-teinte, ne prenant corps et ne se déployant pas
viscéralement, reste insipide. Pourtant, par sa construction d'une longueur
inouïe dans le texte, interrompue subitement avant l'aveu de son amour pour C [« peu
importe comment mais communiquer un peu de / l'irrésistible immortel
invincible inconditionnel intégralement réel pluri-émotionnel multispirituel
tout-fidèle amour que j'ai pour toi »], elle constitue un moment crucial à
la forte charge émotionnelle, trouble qui n'est suscité que par l'intervention déstabilisante
et parasitaire d'un cinquième personnage qui parle en même temps ! L'idée de
cet A' se justifiera par ailleurs ultérieurement, en incarnant l'ambiguïté de
ce personnage aux moments où il est en proie à une pulsion destructrice et
abusive, et avoue être devenu son « tortionnaire ».
Plus poétique que physique, la violence s'exprime
dans ce texte par un langage musical, tel que le désirerait A (une figure de
l'Auteur) : « Je n'ai pas la musique, Seigneur j'aimerais tellement
avoir la musique mais tout ce que j'ai c'est les mots. » Certes d'une
grande clarté dans les situations et d'une forte intensité, le Manque de la compagnie Roland Furieux
manque la dimension poétique du texte, ne rendant pas justice à une écrivaine
qui travaillait tant le mot avec amour.
* Extraits d'une conversation avec Nils
Tabert parue dans Nils Tabert,
Playspotting — Die Londonder Theaterszene der 90er *et de
la chronique « Drama with Balls », The Guardian, 20 août 1998 **.
Représentation du 14 mars 2013 à Anis Gras le lieu de l'autre à Arcueil.


Saisissante critique: entre intelligence et émotion une densité d'aperçus qui donnent envie du texte comme de sa représentation.
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