La célèbre nouvelle de Franz Kafka intitulée
La Métamorphose (1915), dans une
adaptation « très librement inspirée » de Sylvain Maurice, devient Métamorphose, créé au théâtre national
de Strasbourg et repris au théâtre de la Commune d'Aubervilliers.
En faisant le récit consécutif de la
métamorphose en « monstrueux insecte » de Gregor Samsa, le fils d'une
famille qui vit à son crochet depuis longtemps, ce représentant de commerce qui
reste au lit plutôt que de se rendre au travail le matin même de ce fait inouï,
jusqu'à sa mise à mort par la famille, Franz Kafka (1883-1924) suggère la
possibilité de la résurrection de cette dernière. Passant de l'amour à la
haine, délivrés par la mort du paria, le père, la mère et la sœur se sortent de
leur situation mortifère en se donnant enfin une possibilité de perspective
d'avenir. Symbole de la différence, suscitant peur et dégoût, Gregor devenu
parasite est expulsé d'un groupe sclérosé qui peut renaître à la vie.
Pour résoudre le problème de l'adaptation du
genre littéraire, transposant la nouvelle en un matériau propice à une mise en
scène théâtrale, Sylvain Maurice choisit de réduire l'élément textuel, transformant
la narration en dialogues et en situations, au profit de potentialités
théâtrales qu'il surexploite. L'emploi intensif de la vidéo permet sinon
d'offrir une possibilité d'analepse, ou de flashback vers le temps révolu de
l'harmonie familiale, mais surtout d'opérer un changement de point de vue. Si
le lecteur accède aux pensées — garantes de l'humanité du monstre — de
Gregor, le spectateur appréhende davantage les relations entre les personnages
et découvre leur regard porté sur le parasite.
Sylvain Maurice élabore une mise en scène à
la mécanique parfaitement huilée, enchaînant ou juxtaposant de courtes scènes
de pur jeu théâtral à des séquences vidéos, se régalant du dispositif de
tournette qui permet de fréquents changements de décors (scénographie d'Éric
Soyer). Un imposant cylindre sur le plateau s'ouvrant et se refermant
spectaculairement, et les portes claquant sans cesse, cette mécanique
d'horlogerie accentue l'aspect vaudevillesque de l'œuvre. Un humour piquant point
parfois, comme dans une scène en miroir de marivaudage entre l'époux et la
femme (Marc Berman et Nadine Berland), qui passe d'un désir cru et repoussant à
une séduction réciproque permise par la mine affriolante de la femme. Des
scènes de pantomime cocasses inspirées du cinéma muet, ou de réjouissances
familiales conclusives sur fond de Strangers
in the Night (1966) de Frank Sinatra, finissent d'exacerber un grotesque signifiant
qui donne du relief à l'atmosphère oppressante, inhérente à l'univers kafkaïen
particulièrement angoissant.
La caméra subjective projette sur grand
écran les gros plans des visages, mettant ainsi en exergue le cynisme qui
s'empare des personnages : le père qui jette des journaux froissés ou des
pommes sur Gregor, la femme de ménage (Arnault Lecarpentier) qui se débarrasse
des détritus du foyer d'un geste semblable. Cet emploi de la vidéo serait un
parti pris réussi s'il ne se faisait outrancier. Mais se surajoutent des clips qui
laissent perplexe, tel celui d'une lutte entre Gregor et son double au masque
de rhinocéros — allusion au Minotaure ? —, rehaussé d'une
musique électro qui semble hors contexte, au sein d'une bande son par ailleurs prépondérante.
Quand trop d'effets, de surcroît assez banals de nos jours, tuent l'effet, la
mise en scène confine à une démonstration qui frise la prétention après les
applaudissements, où deux vigiles referment le cylindre pour signifier la fin du
show ! Trop massif et clos sur lui-même, le spectacle peine à happer le
spectateur qui reste en dehors plutôt que d'être intrigué par la dimension
fantastique ou emporté par son « inquiétante étrangeté ».
Demeurent des moments suspensifs (où
s'éprouve davantage de pureté comme gage de réussite ?). Celui où gît le
corps de Gregor (un Philippe Rodriguez-Jorda charismatique) dont la maigreur et
la pâleur cadavérique, rendue par l'éclairage blafard (Yann Loric aux
lumières), jettent l'effroi. Celui où il se meut étrangement sur l'imposante
armoire à l'écoute de sa sœur (Émilie Bobillot) jouant du violon, de loin le
plus émouvant et poétique. Preuve de son bon cœur, la sensibilité musicale du monstre
(« Était-il une bête, pour être à ce point ému par la musique ? »)
devient également signe de son humanité. On songe alors à l'idée de Virginia
Woolf, dans Mrs Dalloway, qu'il
fallait que le poète meure pour que les autres puissent apprécier la vie.
Représentation du 21 février 2013 au théâtrede la Commune d'Aubervilliers.

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