Composition scénique
du metteur en scène Stéphane Ghislain Roussel, La Parure d'après la nouvelle de Guy de Maupassant est donnée dans
sa première représentation au théâtre du Centaure au Luxembourg. Servi par le
jeu ravissant et précieux de Ludmilla Klejniak, ce spectacle captivant se vit
comme une plongée dans un univers onirique réservant bien des surprises.
La nouvelle réaliste
de Guy de Maupassant intitulée La Parure (1884)
est tirée des Contes du jour et de la
nuit. Mathilde, charmante jeune fille rêvant de délicatesses et de luxes,
eut le malheur de naître dans une famille d'employés. Sans dot, elle ne put
qu'épouser un humble commis du ministère de l'Instruction publique. Lorsque le
couple fut invité à une soirée du ministère, Madame Loisel refusa de s'y rendre
puisqu'elle ne pouvait se montrer sans être parée. Soucieux du bonheur de sa
femme, le mari dévoué consent à l'achat d'une robe. À son amie, elle emprunte une rivière
de diamants. De retour de la fastueuse fête, quel ne fut pas le désastre de
constater la perte du bijou ! Le couple s'empressa alors de le remplacer,
causant ainsi sa ruine. Les dettes faramineuses contractées auprès d'usuriers condamnèrent
les époux à dix ans d'une vie misérablement laborieuse, à l'issue desquels la
vérité sur la véritable nature de la parure éclatera au grand jour.
Maupassant
fait le portrait d'un personnage de modeste condition qui, attiré par l'éclat
de la mondanité, connaît la joie de goûter à ces plaisirs, dont elle restera
toute sa vie nostalgique. Bernée par les apparences et l'artificialité, trompée
par un mensonge, cette héroïne au cœur simple et intègre subit un revers du
destin qui la poussera à payer naïvement son erreur de sa personne. Peinture
réaliste d'une époque au style poétique et charmant, cette nouvelle tire son
efficacité dramatique d'une narration concise et de la cruauté de sa chute
inattendue.
Tout en
empruntant la voix du narrateur et celle d'autres personnages, du mari rustre
mais gentil, par exemple, Ludmilla Klejniak joue avec l'identification au rôle
de Mathilde pour le doter d'un caractère aux subtiles facettes. Rêveuse
réservée à l'écoute du Beau Danube bleu de
Johann Strauss, elle n'en est pas moins imbue d'elle-même, dénigrant quelque
peu ses semblables. Exultant à l'idée de la fête, elle sait s'y montrer de la
manière la plus distinguée. Sous le coup des épreuves, le personnage gagne en
profondeur, devenant émouvant de pureté. Le jeu de cette comédienne-conteuse est
ravissant tant sa diction est ciselée, soucieuse de soigner la qualité poétique
et sonore de ce texte classique — la prononciation délicate des liaisons
et des « ai » d'un passé simple, notamment. Une présence captivante qui
sait jouer avec des attitudes oscillant entre apprêt et naturel, classicisme,
préciosité et modernité.
S'ouvrant
sur une scénographie sobre (fauteuil en cuir rétro, guéridon, coffret à bijoux,
paravent), le spectacle nous entraîne dans des univers inattendus grâce à la
surprenante mise en scène de Stéphane Ghislain Roussel. D'une atmosphère
conventionnelle à l'époque accompagnée de la musique romantique de Strauss, on
glisse vers une actualisation du propos grâce au film réalisé par Laurent La
Rosa qui permet d'introduire une représentation de la soirée au ministère.
Objet de convoitise et des regards subjugués, Ludimilla Klejniak, en tenue de
soirée, fait une montée des marches flamboyante, filmée au ralenti non sans humour.
Introduite dans l'hôtel particulier, elle a le port élégant et la froideur
sensuelle d'une Nicole Kidman dans la scène similaire d'Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. Autres clins d'œil badins à un
maître du septième art, le metteur en scène fait une apparition
discrète parmi les couples de danseurs à la manière d'un Hitchcock, avant que Luc
Schiltz, l'interprète de la Sylvia von Harden du Monocle de ce même Stéphane Ghislain Roussel, ne vienne convier
Mathilde à danser ! Sous la musique dolente du "Sexual Sportswear" de Sébastien Tellier, l'apparat des
festivités se teinte de mélancolie.
Le récit du
destin malheureux qui s'ensuit de la perte de la parure sera rythmé par une
intrigante sonnette et les allers et venues de Mathilde qui revient billets en
main. Tintement fatal qui sonne le glas autant qu'il semble suggérer un défilé
de clients. Par là, le propos s'étoffe d'un thème absent de la nouvelle :
celui de la prostitution. De même qu'avec la chorégraphie érotique à laquelle
la comédienne se prête sensuellement, cet implicite est hautement signifiant
puisque le personnage n'hésite pas à payer de sa personne en nature, pour un objet dont la valeur s'avérera purement artificielle, et
fausse. Enfin, Mathilde, buvant son café en robe de chambre, apparaît émouvante
de pureté, nostalgique à l'écoute du « Paradis blanc » de Michel
Berger dont les paroles tombent à point : « Il y a tant de vagues et
de fumée / Qu'on arrive plus à distinguer / Le blanc du
noir (...)/ Le faux du vrai ».
Après l'admirable
Monocle, Porträt der S. von Harden,
cette Parure confirme la perspicacité
et le bon goût des mises en scène de Stéphane Ghislain Roussel, dont les idées
sont aussi inventives que malicieuses. Deux créations fort différentes mais
ayant semblablement le don de transporter le spectateur dans un univers
onirique, toutes deux portées par un souffle et une généreuse émotion.
Représentation
du 20 novembre 2013, jour de la création au théâtre du Centaure au Luxembourg.
Crédits
photographiques © Benoït Gob.


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