Avec Teshigawara / Brown / Kylián
donné au palais Garnier à Paris, le ballet de l'Opéra réunit trois chorégraphes dont le travail sur le mouvement s'inscrit au sein d'une
scénographie à l'esthétique tendant vers la pure beauté. Si Glacial Decoy de Trisha Brown et Doux Mensonges de Jiři Kylián font
partie du répertoire, Darkness is Hiding
Black Horses, création de Saburo Teshigawara, rejoint ces pièces maîtresses
avec bonheur.
Glacial Decoy de Trisha Brown...
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| Glacial Decoy de Trisha Brown © Icare |
Ballet « dans le silence » de la
chorégraphe américaine Trisha Brown (1936), grande figure de la postmoderne danse, Glacial Decoy fut créé en 1979 à Minneapolis et à Aix-en-Provence. La
scénographie, apparaissant d'autant plus austère que l'œuvre est donnée entre
celles de Teshigawara et Kylián, est signée par l'artiste plasticien américain
Robert Rauschenberg (1925-2008). Devant l'écran en fond de scène sur lequel
sont projetées des photos en noir et blanc, quatre danseuses évoluent en duo, trio
ou quatuor selon une géométrie qui quadrille l'espace, en effectuant vivement des
mouvements individuels synchronisés ou légèrement décalés, en une chorégraphie
riche de créativité. Les déplacements en ligne font apparaître et disparaître derrière
les panneaux côtés jardin et cour celles situées aux extrémités, comme si elles
poursuivaient le mouvement général tout en étant invisibles aux yeux du public.
Jouant sur une musique du silence, les corps sont habités intérieurement d'une
rythmique ternaire qui suscite l'impression d'une versatilité et d'une
répétitivité structurant rigoureusement l'espace.
... Doux
Mensonges de Jiři Kylián...
Créé pour le Ballet de l'Opéra national de
Paris en 1999, Doux Mensonges est l'œuvre
du chorégraphe tchèque Jiři Kylián qui s'inscrit dans un style plus
néoclassique, faisant se mêler sur scène la danse et le chant : sont en
présence un chœur à cinq voix a cappella, membres de l'ensemble Les Arts
florissants dirigés par Paul Agnew, qui interprète des madrigaux de Claudio
Monteverdi et Carlo Gesualdo ; un trio dévolu aux chants traditionnels
géorgiens ; deux couples de danseurs. La merveilleuse scénographie de Michael
Simon fait surgir et disparaître les protagonistes par les trappes de la scène,
échappatoire propice à l'exploration des coulisses de l'opéra au gré de
séquences filmées. Le décor, mur en pierres côté cour et nuage stylisé suspendu,
est sublimé par un jeu d'ombres et de lumières, d'obscurité et de couleurs. Nimbé
de recueillement induit par la partition musicale, le ballet, explore la notion
de couple, où être ensemble ou séparés serait affaire de faux-semblants. Une
parfaite connivence règne au sein des duos effectués harmonieusement sur scène,
quand la vidéo révèle l'envers du décor en s'immisçant dans les coulisses
fantomatiques de l'opéra. Dans les dédales de l'établissement, hall au marbre
froid et ascenseur, les dissensions éclatent jusqu'à mener au viol. De Doux Mensonges comme une métaphore
dialectique, jouant des contradictions entre représentation
d'un érotisme tendant vers un idéal de beauté, et vérités cachées d'une
brutalité aux accents sombres et angoissants.
... Darkness is Hiding Black Horses de Saburo Teshigawara.
Artiste polyvalent qui fit ses débuts en
tant que danseur et peintre, le japonais Saburo Teshigawara (1953) s'attache à faire
vivre une véritable expérience visuelle par ses réalisations. En témoigne cette
création de Darkness is Hiding Black
Horses pour laquelle il endosse les rôles de chorégraphe, de compositeur,
de technicien des costumes et des lumières. Apparaissant seule en scène sous
des grondements sonores, la danseuse étoile Aurélie Dupont, en costume à crins blancs, se tient digne alors
que jaillissent des geysers. Les deux hommes sont vêtus d'un costume noir qui évoque,
sinon des chevaux, des corbeaux tant leur silhouette est effrayante (Karas, en japonais, est d'ailleurs le
nom de la compagnie du chorégraphe). Un crépitement recouvert de nappes sonores
en crescendo decrescendo ouvre la voie à deux solos dont les mouvements aux
allures inquiétantes, amples et fluides, semblent effectués en apesanteur. Initié
par les spasmes de l'un qui se retire hors-scène, un changement s'opère alors
qu'une séquence à la musique techno suscite des mouvements plus saccadés et
extatiques. Le retour à l'atmosphère initiale se clôt sur la mort de l'un,
veillée par la femme, dont s'échappe de la bouche de la fumée. Semblable à un
geyser, le corps serait-il retourné à l'état d'élément naturel ? Car,
rétroactivement, cette image forte donne l'impression d'avoir assisté à une
traversée des âges, voire même à une historicité de l'espèce humaine, de l'archaïsme
à l'apocalypse en passant par la modernité, une impression également induite
par la temporalité des atmosphères musicales.
Énigmatiques, les images suscitent une
impression visuelle indéniablement fascinante, certes sans conteste due au
caractère esthétique de la conception, mais surtout à l'approche du corps de Saburo
Teshigawara. L'expressivité des danseurs semble naître d'une exploration
intérieure de la matière dans sa globalité, à l'écoute des sensations infimes, générant
un mouvement harmonieux et centré, tout en lignes courbes qui se déploient dans
l'espace. Fluidité, lenteur, profondeur de l'habitation du corps... confèrent à
ces danseurs un magnétisme certain.
Représentation du 31 octobre 2013 au palais Garnier à Paris, pour la première de Darkness
is Hiding Black Horses de Saburo Teshigawara.


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