Pièce au ton iconoclaste, Les Morts qui touchent d'Alexandre
Koutchevsky inscrit étonnement un récit sur la mort et le deuil dans un paysage
aérien. Tour à tour ironiques, matérialistes, cyniques ou sensibles, leurs voix
se fondent dans la dimension spatiale conférée à la musique abstraite et aux
effets sonores réalistes signés par Martin Matalon. Ou comment tenir la mort à
distance jusqu'à la dévoiler dans sa plus crue réalité.
Selon une approche toute singulière, Les Morts qui touchent d'Alexandre
Koutchevsky sont une pièce de théâtre en forme de « texte-paysage »,
structuré selon un système de coordonnées spatio-temporelles. De l'aéroport de
Ouagadougou au cimetière de Châtenay-Malabry en passant par la forêt de
Rambouillet, les autoroutes A11, 10 et D27, ou les anciennes pompes funèbres de
Paris situées au 104, rue d'Aubervilliers, cinq parties se succèdent au rythme
d'un compte à rebours pour faire le récit de deux morts, et deux deuils. Celle
de Cristobal Kendo, réfugié burkinabé embarqué clandestinement à bord du Boeing
747 d'Air France, qui s'est glissé dans la trappe de train d'atterrissage et
dont le corps s'écrase dans la forêt de Rambouillet. Celle d'une voyageuse
occidentale, mère mourante dont la fille se souvient. Une histoire de
« charcuterie humaine (qui) s'abat sur la famille. On dit : frappés
par le destin. (...) On dit : étouffés par le chagrin. »
Sur scène, la mère, la fille, et des voix :
celles du personnel naviguant (un commandant et son copilote), des contrôleurs
aériens, de deux guides des pompes funèbres, et d'un chœur de pensées. C'est un
texte polyphoniquement riche qui s'écoute parfois les yeux fermés, la présence et
le corps des comédiens devenant presque secondaires : c'est un texte désincarné
qui parle de la mort. Aussi apprend-on sans étonnement qu'il a été repris dans
une fiction radiophonique réalisée par Myron Merson pour France Culture,
couronnée du prix Italia 2010 : les voix se suffisent d'une mise en
musique qui donne le rythme et crée un paysage sonore.
À cette fin, Martin Matalon compose une
musique pour voix, électroacoustique et trio (l'accordéoniste et les deux
percussionnistes du trio K/D/M). Les nappes sonores aux textures étranges, les
effets confondant qui imitent le bruit des avions et des couloirs aériens,
jouissent de la remarquable sonographie de Max Bruckert qui confère une
dimension spatiale au son. Les chuchotements et les tessitures en voix de tête
des chœurs de pensées, la mélodie piaillante de la chanson « Ok, cancer », soulignent le ton ironique des propos.
Tels ces fantômes hantant la pièce, une voix de soprane murmure une litanie sans
paroles au caractère expressionniste.
La mise en scène de Jean Boillot est de fait
très épurée : hormis les nombreux instruments, un plateau quasiment vide (un
banc, deux chaises, les petits pots de fleurs d'un parterre de cimetière)
baigné d'éclairages aux tons cruciaux. Le texte multipliant les points de vue
mais étant dénué de communicabilité, les regards fixent ciel et terre, les voix
du chœur sautent d'un personnage à l'autre dispatchés dans l'espace. Notre
regard n'ayant parfois nul lieu où se fixer, on se laisse toucher par les
sonorités et les mots. Cette manière de parler de la mort et de l'absence nous
ramène à un état intérieur où l'on se retrouve face aux deuils de nos propres
vies, qui ne se traversent que seuls et silencieusement.
En guise d'arrière-plan singulier, l'univers
de l'aéronautique sert la distance vis-à-vis du sujet que le texte s'attache à conserver
jusqu'aux derniers instants. L'auteur est aviateur et recourt à un langage
idiomatique technique avec force réalisme. Mais ne serait-ce pas là le voyage
comme métaphore de la vie, l'air comme le caractère impalpable de la
mort ?
Si Les
Morts qui touchent d'Alexandre Koutchevsky surprennent par leur approche
matérialiste et leur ton iconoclaste qui tentent d'exorciser un chagrin autant
que faire se peut, à l'image de la fille et du père qui font « les
malins », ils nous ramènent finalement à la plus crue réalité en donnant à
imaginer le vrai visage de la mort, à une plus humble posture de l'être
conscient de sa propre finitude.
Représentation du 19 novembre au NEST de
Thionville.
Crédits photographiques © Arthur Péquin.




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