Au Berliner Ensemble se joue Die Dreigroschenoper de Bertolt Brecht
et Kurt Weill, sur la scène de ce même théâtre désormais célèbre où il fut créé
en 1928, dans une mise en scène de l'auteur. Rehaussant cette troupe charismatique
de comédiens-chanteurs, la mise en scène de Robert Wilson fait de cette amère
satire un spectacle à l'esthétique singulière, à la fois avant-gardiste et
expressionniste, où le mouvement se fige en de fascinants tableaux. Un moment
de théâtre mémorable tant il est source d'émerveillement.
Retour
sur l'œuvre de Bertolt Bercht...
Créé en 1928 au Theater am Schiffbauerdamm
de Berlin, rebaptisé Berliner Ensemble, Die
Dreigroschenoper, sur le livret de Bertolt Brecht et la musique de Kurt
Weill, est l'œuvre qui rendit célèbre
le dramaturge allemand. Inspiré largement du Beggar's Opera (1728) de John Gay, qui dépeignait la misère et la
criminalité sévissant dans les bas-fonds londoniens au début du XVIIIème siècle,
le texte tel un réquisitoire, situé dans ce même Soho, livre une amère satire
des circonstances politiques et économiques et des conceptions bourgeoises de
l'Allemagne des années 1920. À la charnière entre la période expressionniste et
les pièces didactiques dans l'œuvre de l'auteur, il coïncide avec l'élaboration
d'une nouvelle esthétique dramaturgique. Visant à instruire et divertir le
spectateur en livrant un éclairage sur sa situation sociale, le théâtre épique
de Brecht considère non plus l'individu mais l'être humain en tant qu'ensemble de
rapports sociaux, amenant le spectateur à adopter une attitude distanciée,
notamment par le truchement narratif récusant l'exploitation du pouvoir
affectif du jeu théâtral, afin de réfléchir sur cet esprit du temps où la
pauvreté est considérée comme une denrée monnayable.
Caractéristique de l'époque de la République
de Weimar, mendicité, banditisme, prostitution et corruption de la justice sont
cette toile de fond où se donnent à voir les lois d'un système régi par
l'argent, où voleurs et banques ne sont que les extrémités opposées d'une même
échelle où se mesure le principe fondamental de l'exploitation de l'homme par
l'homme. Par l'intermédiaire de la musique et de la comédie, cette peinture de
la cruauté du monde qu'est « L'Opéra de Quat'sous », traversé de son
cortège des « plus déshérités des déshérités » et dans lequel règne
un désespoir métaphysique, n'en demeure pas moins un moment de théâtre
réjouissant.
Directeur de la Société « L'Ami du
Mendiant », Jonathan Jeremiah Peachum voit d'un mauvais œil que Macheath,
dit Mackie-le-Surineur, bandit dont la réputation l'élève à la hauteur de grand
héros, lui ait volé sa fille Polly. Sa vengeance est terrible, et lui permet au passage de toucher une prime... Sous le coup d'un acte d'accusation malgré la
protection de son ami Brown, le Chef suprême de la Police de Londres, Macheath,
à la suite de deux arrestations dans une maison de passe et ce après la
trahison de la prostituée Jenny, est condamné à la pendaison. Sur le gibet, il
sera gracié in extremis par
l'intervention providentielle du Héraut du Roi (Brown), dénouement théâtral non
réaliste pour mieux en appeler à s'interroger rétroactivement sur la nature du crime
(voler ou fonder une banque ?), et à une
certaine clémence dans cet « univers de damnés ».
... magnifiée
par Robert Wilson.
Metteur en scène et artiste plasticien
américain, Robert Wilson (1941) conçoit un théâtre expérimental à l'univers
absolument singulier. Caractérisées par son esthétique d'une étrange beauté,
ses créations foisonnent d'images saisissantes. Si, dans les propres murs de
Bertolt Brecht, Robert Wilson s'écarte des conceptions de mise en scène du
dramaturge parfois prises à contrepieds, c'est pour proposer un nouvel
éclairage (ne serait-ce que par son travail éblouissant sur les
lumières !). Nul titre ou panneaux propres de la distanciation
brechtienne, nul procédé visant à provoquer l'« hilarité » par l'arrivée
providentielle du Héraut : Die
Dreigroschenoper s'achève sur un finale où la scène du gibet est d'une
sombre beauté.
Stylisés et minimalistes, les décors se satisfont
de cadres phosphorescents amovibles selon les scènes, figurant par exemple la « cage
à forts barreaux » de la Prison de Old Bailey ; la scénographie de raies
lumineuses représentent abstraitement le toit de l'écurie vide.
Certaines situations cruciales donnent lieu
à la composition de véritables fresques, où personnages se figent en leur
attitude quand d'autres restent en mouvement. Lors du mariage, Polly sur un
promontoire, en robe et voile blanc, semble une vierge immaculée. En corset,
jarretières et bas résille, les putains de la maison de passe à Turnbridge, dirigée
par une tenancière au rire de sorcière, sont des ombres sur fonds d'écran tour
à tour bleu, vert paume, violet ou rouge. Sur ce tableau de la décadence à
l'artificialité sulfureuse se détachent les figures de Mac et Jenny, la
traîtresse, chevelure rouge cuivrée. Le vestiaire à mendiants est peuplé de
voleurs telles des statuaires aux visages blafards figés dans un rictus, pour
mieux préparer l'atmosphère de damnés de la scène finale. Soulignons les costumes
et le maquillage qui font de ces visages des masques de cire tout droit sortis du musée
Grévin, de ces bandits vêtus de cuirs des gangsters de l'époque de la
prohibition.
Les silhouettes des comédiens semblent sur
la scène grandies, superbes ; les voix de ces chanteurs à la savoureuse diction se fondent dans les sonorités de l'orchestre comme dans un écrin. D'allure sautillante et audacieuse, pétillante et
fraîche, Polly (Johanna Griebel) est remarquable de légèreté et de sensibilité
dans « Barbara Song » et « Polly's Lied ». D'une formidable
dignité (« Ballade über die Frage »), Macheath (Stefan Kurt) a une
élégance presque aristocratique avec ses gants blancs, canne à pommeau, et rose
blanche à la boutonnière ; une concupiscence raffinée lorsqu'il attend sa femme
dans le lit de satin blanc. Les amants chantent d'un même souffle, au clair de
lune, un « Libeslied » bercé d'effets de rubato. Telle dans « Zuhälterballade »,
Jenny (Angela Winkler) a la voix frêle, contristée, suspensive. Formant un couple
Peachum détonnant, l'inénarrable Traute Hoess et Jürgen Holtz, austère dans ses
tirades qui suscitent l'agitation du public tant les propos font plus que
jamais mouche actuellement (« Les lois sont faites pour mieux exploiter
ceux qui ne les comprennent pas »).
Ce sont enfin différents univers qui sont
conviés sur scène, tel le cabaret dès le Prologue et « Die Moritat von Mackie Messer », le
music-hall, la gestique du cinéma muet, et quelques effets cocasses qui
viennent émailler un ensemble remarquablement unifié dans un onirisme
ténébreux. Magnifié par Robert Wilson et la troupe du Berliner Ensemble, Die dreigroschenoper de Bertolt Brecht
et Kurt Weill est une source
d'étonnement perpétuel.
Représentation du 20 octobre 2013 au
Berliner Ensemble à Berlin.
Crédits photographiques © Lesley
Leslie-Spinks.




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