La chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker
s'attaque à un chef-d'œuvre pour violon seul de Jean-Sébastien Bach. Se portant
sur la partita qui inclut la fameuse « Chaconne », elle fait le choix d'un
matériau exigeant et propice à une expérimentation des rapports entre musique
et danse. En compagnie du danseur Boris Charmatz et de la violoniste Amandine
Beyer, sa Partita 2 suscite un
intérêt sans cesse maintenu par son audace formelle et sa créativité. Ce soir
là, danseurs et musicienne, se nourrissant d'une qualité d'écoute et d'échange réciproques,
furent portés par un souffle qui se libéra en dégageant une heureuse et vive
énergie.
La chorégraphe belge flamande Anne Teresa de
Keersmaeker fonde son travail expérimental sur les rapports entre musique et
danse. Dans cette perspective, la musique de Bach, et particulièrement les
partitas pour violon seul qui sont constituées de mouvements de danses
spiritualisées, offre un matériau à la fois propice et redoutable. Structurée
en trois parties, la composition du spectacle Partita 2 donne tout d'abord à voir une présentation de ces
deux formes d'expression artistique, indépendamment. La pièce pour violon seul
interprétée traditionnellement est suivie de la chorégraphie réglée sur la
structure de la partition, et dansée dans le silence. Enfin, une exécution simultanée
révèle combien le dialogue entre musiciens et danseurs insuffle une énergie
nouvelle.
Entrée seule en scène, Amandine Bayer
interprète la Partita n° 2 en ré
mineur BWV 1004, plongée dans une totale obscurité. Tirant de son
instrument baroque des sonorités veloutés, elle conduit la ligne mélodique de
l'« Allemande » avec souplesse et ampleur. Une vive allure est
imprimée à la « Courante ». Légère, grâce à de délicates prises
d'accords arpégés, la « Sarabande » est agrémentée d'une
ornementation improvisée, la « Gigue » donnée avec brio. S'ensuit une
surprenante énonciation pleine de bravoure du thème de la « Chaconne »,
qui se dote d'un caractère conquérant. Après quelques variations, quelle ne fut
pas notre surprise d'entendre la violoniste s'interrompre, alors que les deux
danseurs faisaient irruption sur scène ! Cette coupure abrupte, au beau
milieu d'une pièce aussi monumentale et considérée comme un sommet dans
l'histoire de la musique, pourrait sembler sacrilège tant les danseurs font
preuve d'une audace iconoclaste. Si ce n'était sans rappeler les rapports de
rivalité qu'ont entretenu les deux arts depuis la fin du XIXème siècle.
Par ce geste s'illustrerait alors la prise d'autonomie de leur forme
d'expression (la danse s'est longtemps contentée de n'être qu'une suite de pas
exécutée sur un air), par rapport à la musique dont elle s'émancipe en ne lui
conférant plus qu'un rôle de support.
Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz
dévoilent leur chorégraphie réglée sur les mouvements de la Partita, œuvre dont l'architecture
relève du parfait équilibre. En silence, et seul le bruit des pas cadencés évoque
aux plus avertis les motifs rythmiques reconnaissables des mouvements. S'appuyant
sur la ligne de basse continue qu'ils se chantent intérieurement, ou parfois à
voix basse, la chorégraphie s'avère riche de propositions inventives. Structurés
de manière répétitive, les mouvements dans l'espace sont cadrés
mathématiquement, utilisant comme repères les cercles tracés géométriquement
sur le sol. La solidarité du duo laisse libre cours à leur expressivité
respective. Avec son style physique et ouvert, Charmatz, ornant ses évolutions
de quelques cabrioles et mimant de petites chevauchées, a la malice d'un
garnement. Keersmaeker puise sa sensualité expressive d'un état intérieur
intensément habité.
De retour sur scène, Amandine Beyer
interprète l'« Allemande » en compagnie d'une Anne Teresa De Keersmaeker
très à l'écoute, qui tisse sur la musique un contrepoint oscillant entre
narration et illustration. Boris Charmatz, sautillant sur les rythmiques
ternaires pointées de la « Courante », développe un contrepoint
figuratif. La « Sarabande » est l'occasion de réunir enfin les trois
protagonistes. La « Gigue » (on prend alors conscience rétroactivement
que la « Chaconne » avait été interrompue par cette partie de la
chorégraphie, ce brouillage dans l'ordre suscitant d'autant plus notre
égarement) correspond au moment précis où il se passe quelque chose, qui tient
de la magie d'un spectacle. La connivence qui s'instaure entre la musicienne et
les danseurs décuple alors leur énergie joyeuse qui se communique et
s'intensifie mutuellement. Emportés par les spirales jaillissantes de la ligne
musicale, les danseurs transmettent leur impulsion et leur physicalité à la
violoniste. Si son interprétation était relativement plus cérébrale et spirituelle,
elle se dote alors d'un caractère plus viscéral, comme si l'appréhension
ludique des danseurs à l'égard de ce mouvement (on croirait voir des enfants
s'amuser !) libérait davantage encore le corps de la violoniste. Cette
alchimie ne les quittera pas dans la « Chaconne », que ce soit dans les
moments véritablement jouissifs et insouciants, comme ceux plus emprunts de
grandeur, de douleur ou de tendresse. Les danseurs reproduisent cet étrange
cercle déjà décrit pieds réunis, l'un marchant debout l'autre rampant à terre.
Keersmaeker retrouve l'équilibre lorsqu'elle prend la main de Charmatz qui la
relève. Les mains se touchent au moment même d'un climax musical, dans une émouvante
et pudique fraternité. Sur la dernière note s'immobilisent, suspensifs et
illuminés, leurs regards tournés vers les cieux.
Audace et exigence formelle, créativité des
propositions, diversité des caractères... cette Partita 2 d'Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz témoigne
de leur regard plein de fraîcheur sur cette œuvre de Bach, soit un gage d'émotions spontanées et d'étonnement.
Représentation du 26 novembre 2013 au
théâtre de la Ville à Paris, dans le cadre du festival d'Automne.
Crédits photographiques © Anne Van Aerschot.


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