Le festival Automne en Normandie invite
Sasha Waltz et sa compagnie pour présenter Continu
sur la scène de l'opéra de Rouen. Datant de 2010, cette pièce sur les
rapports entre les individus et le groupe est représentative de l'œuvre de la
chorégraphe allemande élaborée auparavant et de son esthétique basée sur le
corps, l'énergie et l'espace. Portée par les musiques archaïsantes de Iannis Xennakis
et d'Edgar Varèse notamment, ce tableau d'une cosmogonie occasionne une
traduction picturale à la manière de l'action
painting.
Abordant les rapports entre l'individu, le
couple et le collectif, un thème cher à Sasha Waltz, Continu sollicite les énergies musicales, chorégraphiques, et l'art
visuel, pour représenter les forces agissant au sein du groupe. Créée en 2010,
cette pièce puise sa matière dans l'œuvre antérieure de la chorégraphe
allemande, notamment Dialoge 09 élaboré
au sein des espaces du Neues Museum de Berlin dont la reconstruction fut
assurée par l'architecte David Chipperfield, puis du MAXXI de Rome.
L'œuvre a depuis évolué, réunissant sur la
scène de l'opéra de Rouen Haute-Normandie vingt-et-un danseurs. Au cours de
trois tableaux se font entendre des musiques de Iannis Xenakis, Edgar Varèse,
Claude Vivier et Wolfgang Amadeus Mozart. Lieu de tensions et de pulsions, le
corps s'exprime dans l'espace et sur une toile qui représente l'espace vital de
l'action, à la manière de l'action
painting.
Continu
s'ouvre
avec Rebond B (1989) de Iannis
Xenakis pour percussionniste solo, interprété sur scène par Robyn Schulkowsky. Composée
en deux parties utilisant peaux et wood-blocks, cette partition presque
intégralement jouée fff impulse aux
danseurs une énergie primitive, transmise par la musicienne qui rebondit littéralement sur ses jambes pour décupler
sa puissance d'impact. Inspirée de musiques extra-européennes archaïques, elle
offre un contexte stimulant et évocateur à la tribu de danseurs. Introduite par
sept femmes qui dansent en chœur, la chorégraphie multiplie en effet les
situations et les confrontations tribales : au sol, des individus encerclent
ou roulent aux pieds d'une figure isolée, s'élèvent pour porter une élue... Les
individus sont tiraillés entre les communautés. Attiré par une autre, un
protagoniste voit son désir entravé par les siens qui le retiennent, alors que
les tentatives d'intégration se heurtent au rejet. Des duos non mixtes donnent
à voir des élans de rivalité ou de solidarité fraternels. Le jeu de séduction
au sein du couple oscille entre attraction et résistance qui accroit
l'excitation. L'érotisme omniprésent tient de la sensualité des danseurs de
cette compagnie, qui dégagent une puissance résidant non pas dans une force
violente, mais dans une énergie vitale toute en fluidité et souplesse. Rivalité
et sensualité fournissent nombres d'images des pulsions de vie qui
habitent les individus dans ce premier tableau.
Des musiques d'Edgar Varèse, toutes composées
dans les années 1920 et 1930, accompagnent le second tableau. Hyperprism, Ionisation, mais surtout Arcana,
dans laquelle la citation du Sacre du
printemps de Stravinsky rappelle la création récente de Sasha Waltz au
théâtre des Champs-Élysées, où figuraient quelques échos à cette pièce Continu. Mu par la peur, le groupe virevolte, court de tous côtés,
se réfugie attroupé le long des murs... Des clameurs s'élèvent contre une femme
seule. Un protagoniste aux gestes incohérents et insensés semble sujet à des
troubles psychomoteurs qui affectent son action et sa relation à autrui, et
induisent son isolement. Alignés contre le mur du fond, les danseurs s'abattent
un à un, au cri d'un seul qui constatera effaré les corps des victimes
décimées. Un sentiment d'enfermement règne au sein de cet espace scénique clôt
que deux danseurs fuiront par les gradins. Ainsi l'angoisse et les pulsions de mort
traversant ce tableau confinent finalement au tragique.
Lors du troisième tableau où résonne Zipangu de Claude Vivier puis un quatuor
de Mozart, une toile blanche recouvre la scène. Un solo d'une danseuse, puis de
quatre hommes, rappelle Körper, de
par les spasmes qui agitent les membres, et surtout la nudité des corps qui se
meuvent lentement, auxquels l'éclairage jaune confère une carnation pâle, maladive.
L'esthétique glisse ainsi vers l'expressionnisme, d'autant que la musique
suscite un sentiment d'angoisse d'un autre genre, évoquant de vastes espaces
quasi mythiques (trémolos de cordes, sourds roulements de timbales, ténébreuses
contrebasses). Les tressautements des bras tendus de deux femmes font songer
également au Café Müller de Pina
Bausch, dans lequel les corps meurtris exprimaient les blessures de l'âme. Enfin
du sang perle sur la toile, puis les corps y tracent et y peignent des figures.
Cette toile, relevée par les danseurs, puis se déployant et se repliant sur
l'un qui la tire, met un point final au spectacle de la même manière que celui
du Dialoge 20-13 présenté notamment
cet été 2013 au festival d'Avignon. Portant les traces du mouvement des
interprètes, la toile qui fut l'espace de l'action conserve l'image de
l'événement advenu durant ce finale de Continu.
Des progressions des membres selon des mouvements épars et traversés de forces
contradictoires résulte une impression picturale chaotique, image de la vie où
les êtres sont mus par une nécessité d'agir, par leurs désirs et leurs
pulsions. L'évolution du monde apparaît alors dans toute sa complexité globale
sans qu'un sens soit lisible.
Tout en souplesse, fluidité et intensité,
les danseurs de Sasha Waltz maintiennent cette pièce Continu dans un flux tendu qui s'écoule avec une puissance dénuée de violence agressive, en une riche et vivifiante
beauté. Comme s'ils étaient guidés, au travers d'un monde certes sombre, par le
regard de cette chorégraphe dont on se dit qu'il est empli d'une vraie
tendresse.
Représentation du 29 novembre 2013 à l'opéra
de Rouen, dans le cadre du festival Automne en Normandie.



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