Comment l’acteur, en tant
que créateur, parvient-il à devenir son personnage, afin de n’être plus qu’une
médiation entre cet autre et le public ? Comment se donner à son art, de
même qu’à son amant dans la vie, sans s’abandonner et se perdre soi-même ?
Ces problématiques sont au cœur du drame intitulé Se trouver (1932), une pièce méconnue que Luigi Pirandello dédia à
sa muse Marta Abba, et que met en scène Stanislas Nordey entouré des comédiens et
de l’équipe artistique qui avaient fait la réussite des Justes d’Albert Camus en
2010, sur cette même scène du théâtre de la Colline à Paris.
Habitée par de multiples
personnages parmi lesquels sa propre identité se disperse, la comédienne Donata
Genzi ne sait plus qui elle est. Cherchant à fuir ses angoisses dans la passion
amoureuse, elle suit et se donne à Ely Nielsen, jeune homme fougueux qui, fuyant
de même toute société, appelé par la mer qui l’obsède, hait le théâtre et veut
la posséder, exclusivement. Ils forment le couple paradoxal par excellence
puisque lui veut vivre dans l’instant, quand elle a besoin de penser sa vie. La
femme découvre alors que ce n’est qu’illusion de croire que la reconnaissance que
cet homme lui porte, sans toutefois parvenir à la comprendre, puisse suffire à
la révéler à elle-même. Toute en nuances subtiles
par lesquelles s’élabore une pensée méandreuse, l’écriture du dramaturge
italien cerne avec une lucidité déconcertante le conflit intérieur de cette
héroïne à laquelle il confère une stature bouleversante.
Au sein de décors
monumentaux de toute beauté (une scénographie d’Emmanuel Clolus aussi
remarquablement stylée que les costumes années 1930 de Raoul Fernandez), les acteurs
évoluent sous la direction très cadrée d’un metteur en scène qui les amène à
développer un jeu se singularisant par des attitudes hiératiques et une diction
très articulée, révélant un plaisir de la langue et du texte. Ressortent les
prestations de Claire Ingrid Cottanceau, dans le rôle d’Elisa Arcuri, amie
d’enfance de la comédienne qui l’amène, lors d’une scène cruciale, à livrer son
ressenti intime avec une franchise stupéfiante ; de Frédéric Leidgens, en
comte Gianfranco Mola absolument charismatique ; et de Vincent Dissez,
dont la vigueur fiévreuse incarne toute l’impétuosité d’Ely. Seule Emmanuelle
Béart ose se risquer à sortir de ce cadre théâtral, à franchir les limites du
lâcher-prise et ainsi traduire intensément les jaillissements compulsifs de la
pensée de Donata. De bout en bout elle porte ce rôle éprouvant et vertigineux qui, au terme d’un
cheminement réflexif fascinant, accouche d’une vérité toute bergsonienne, en
une évidente nécessité de se créer, dans l’art comme dans la vie, pour se
trouver.
Représentation du 31 mars
2012 au théâtre de la Colline à Paris.

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