Après Macho Dancer en 2013, le festival Tanz im August à Berlin programme de
nouveau un spectacle de la danseuse Eisa Jocson. Son solo Host met en scène des hôtesses émigrées philippines qui travaillent
dans des clubs de divertissement au Japon, en cultivant certaines formes stéréotypées
de féminité. De la figure de la Geisha à la danseuse transgenre, les
métamorphoses du corps témoignent d'une forme d'instrumentalisation de
l'érotisme œuvrant dans une structure de pouvoirs genrés et sociopolitiques :
séduire, soit s'offrir et se vendre pour répondre à la demande du désir masculin
dominant.
Danseuse
et chorégraphe originaire des Philippines, Eisa Jocson a fait ses premières
armes dans le ballet avant de se tourner vers la pole dance. Son travail sur la
déconstruction des codes et stéréotypes du corps dansant, qui opèrent dans l'industrie
de service asiatique, a donné naissance à deux précédents spectacles intitulés Death of the Pole Dancer et Macho Dancer. Ce dernier avait été programmé en 2013 lors des festivals ImPulsTanz à Vienne et Tanz im August à Berlin. Elle est réinvitée
cette année à se produire sur la scène des Sophiensæle dans son dernier solo
intitulé Host, où la danseuse se met
en scène dans le rôle que jouent les hôtesses
émigrantes originaires des Philippines — femmes et
transgenres — dans des clubs de divertissement japonais.
Campée
sur un podium au revêtement argenté, qui s'avance au devant d'une scène
surélevée et agrémentée de projecteurs, Eisa Jocson attend que les spectateurs
prennent place de part et d'autre de la scène, tout comme dans un club de
divertissement. Vêtue d'un somptueux kimono rouge pailleté, maniant
gracieusement éventail et ombrelle, elle incarne la Geisha, celle qui, selon
l'art traditionnel japonais, offre ses services raffinés pour le plaisir d'une
clientèle aisée. Les paroles (« Mon Amour ») d'une chanson pop
sirupeuse accompagnent sa prestation sensuelle, pudique et tendre, tout en
teintant l'atmosphère d'une rêverie juvénile. Quand soudain, au détour d'un jeu
de passe-passe, elle revêt un masque de diable au sourire lubrique. Cet
événement qui jette une ombre grinçante sur la pureté du tableau va déclencher
une série de stripteases et de travestissements. Incarnation de la tentation
démoniaque, la danseuse n'aurait-elle pas en fait vendu son âme au diable ?
En
tunique légère, la courtisane évolue avec lenteur aux sons d'une musique
traditionnelle asiatique. Les mouvements sont contraints, le buste raide et les
jambes arquées, selon le carcan des convenances cérémonieuses du genre. Les
boucles de la ceinture de soie délicatement dénouées, la robe tombe sur un
silence suspensif. Sous le feu rougeoyant des projecteurs qui ondoient sur une
musique techno apparaît désormais une créature sauvageonne en corset et bottes
de cuir, qui enfourche une chaise, aguiche le public du regard ou claque les
talons. Elle a l'audace effrontée d'une stripteaseuse, la puissance provocante et
athlétique d'un transsexuel. Un nouvel effeuillage dans la pénombre
silencieuse, et la voici en sous-vêtements. Venue se poster en équilibre au
bord du catwalk, un pied dans le
vide, elle est alors comme au bord du gouffre. S'ensuit une chorégraphie faite
de lentes contorsions du corps et de courbes dessinées de ses longs doigts
pointés. La prestation est aussi fascinante qu'oppressante par sa rigueur.
Tandis que les faisceaux lumineux d'une boule à facettes plongent la salle dans
une sensation vertigineuse, elle rampe à reculons sur le sol pour venir se camper
face au public, la jambe en l'air dévoilant l'entrecuisses. Sa main se dirige
alors avec une lenteur pénétrante pour venir cacher son sexe. Ainsi demeure-t-elle
figée, bouche ouverte, comme sous la torpeur d'une pénétration contrainte, une image
forte qui signifie tout le caractère obscène de son activité. Mais, comme si le
spectacle devait malgré tout se poursuivre, elle s'extirpe de sa torpeur pour entamer
un dernier karaoké sur une chanson mièvre dont les paroles « I Want Nobody
As You » disent le dénigrement dont elle est l'objet. Jouer le rôle dévoué
à la féminité accule finalement l'individu à n'être qu'un paria.
Eisa
Jocson, en incarnant le rôle de la femme philippine au sein de l'industrie de
divertissement japonaise, donne à voir un corps dansant réduit à une
marchandise sexuelle. En interprétant les figures de la Geisha, de la danseuse
de pole dance, de la transsexuelle ou de la courtisane, elle déploie toutes les
facettes de l'érotisme, du raffinement à l'obscénité, de la provocation au
glamour. Sous toutes ses formes, la séduction n'est qu'une réponse aux
projections du désir masculin sur le corps de la femme, à la demande de la
classe dominante. En cela le spectacle Host
représente une structure de pouvoirs où s'imbriquent des rapports économiques,
sociologiques, géopolitiques et de genre. La quête de reconnaissance sociale
pour la femme émigrée auprès d'une clientèle aisée, passant par la pratique de disciplines
artistiques érotiques traditionnelles ou modernes, se renverse en dénigrement
et en marginalisation. Au fil des métamorphoses du corps, ce rêve qui vire au
cauchemar, cet avilissement de la femme et de l'individu, laisse un sentiment
de profonde tristesse, à la mesure de l'émouvante finesse de la performance d'Eisa
Jocson.
Représentation
du 15 août 2015 aux Sophiensæle à Berlin, dans le cadre du festival Tanz im August.
Crédit
photographique © Andrea Sendermann.

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