Temps
fort de la programmation du festival Tanz im August à Berlin, la Compagnie Marie Chouinard présente sa dernière
création intitulée Soft virtuosity, still
humid, on the edge, associée à la reprise du spectacle HENRI MICHAUX / MOUVEMENTS. À la faveur d'une
chorégraphie minutieusement stylisée, la chorégraphe canadienne crée des
univers esthétiques contrastés et tonitruants, au sein desquels les corps
dansants, cultivant tout aussi bien la frénésie que la lenteur et l'étrangeté, sont
en proie à une primitive extase. (Lire la suite sur Mouvement.net)
Nouvelle
création de la chorégraphe Marie Chouinard, Soft
virtuosity, still humid, on the edge a été créée en juin dernier au
Theaterhaus de Stuttgart lors du festival de danse COLOURS. Dans le cadre du
festival berlinois Tanz im August, le spectacle est programmé sur la scène de
la Haus der Berliner Festspiele. La scénographie toute en contraste forme comme
une grande boîte blanche à l'intérieur de laquelle se détachent les silhouettes
de dix danseurs, vêtus d'une combinaison moulante bleue. En fond
de scène sont projetées les vidéos conçues par la
chorégraphe elle-même. Son fidèle collaborateur, le compositeur de musique
électroacoustique Louis Dufort, crée des paysages sonores dont la dynamique
tonitruante, mêlant des sonorités métalliques, concrètes et électroniques, donne une impulsion
perpétuelle aux danseurs.
Structurée
en miroir, la chorégraphie est réglée dans les moindres détails. Ce cadrage
rigoureux et minimaliste ne laisse aucune place à l'improvisation. Le mouvement
géométrique des danseurs a des familiarités avec l'esthétique développée par
Anne Teresa de Keersmaeker, d'autant que le quadrillage en va-et-vient de
l'espace est sous-tendu par une musique répétitive. Le déroulement des
situations dans le temps trouve son équilibre, son unité et sa densité, entre
des allures amples et une extrême lenteur.
Au commencement,
un couple de femmes enlacées, accroupies sur un plateau tournant, évoque la
posture d'un Bouddha qui, souvent qualifié de « bienheureux », symbolise
l'éveil. Les mouvements amples des bras en ouverture/fermeture font songer à
ceux gracieux d'une raie manta, tandis que les visages, se distordant en grimaces
demeurées et en sourires béats, ont sciemment l'expression bienheureuse de certaines personnes
handicapées mentales. La captation vidéo en direct de cette chorégraphie, projetée de
manière démultipliée sur l'écran, forme une spirale triangulaire semblable à
une toupie. Un procédé qui, repris en son pendant masculin, clôturera la pièce.
Entre-temps,
un duo de danseurs flirte en maintenant une distance respective, un trio évolue
en allers et retours antagonistes, tirant leur T-shirt pour s'en faire une
cagoule. La cohésion des corps gesticulants et se déplaçant rigoureusement
ensemble forme un ballet grotesque qui ondoie comme une méduse. Tout aussi
fascinant est ce tableau de la troupe qui se meut latéralement avec une lenteur
appesantie, et dont l'effet suspensif est renforcé par un gros plan de la
caméra en cadrage serré et fixe sur les membres et les visages expressifs qu'on
voit défiler sur l'écran. Le même procédé, lorsque le groupe processionne vivement
en un mouvement rectangulaire concentrique, crée des lignes de circulation
perpendiculaires dans l'espace pour donner l'impression d'une multitude
envahissante. Le solo d'une danseuse en sous-vêtements qui interprète puissamment
des mouvements d'arts martiaux sera repris, celle-ci alors revêtue d'une
combinaison en voile bouffant, dans le final, avant que deux femmes
n'apparaissent, portant dans leur dos des pancartes en forme de mains et d'ailes
d'ange, pour conclure sur une note malicieusement incongrue. Cet univers
primitif et fantastique créé par Marie Chouinard, sous-tendu par des vagues
d'énergies et de pulsions extatiques et ravies, s'épanouit de manière
obsessive, tout en réservant son mystère.
Une
scénographie semblable avait été imaginée pour le spectacle HENRI MICHAUX : MOUVEMENTS, créé en
2011 au festival ImPulsTanz à Vienne, qui est repris ici en seconde partie de
programme : un plateau tel un espace-boîte blanc crème ; en
arrière-plan, un écran géant sur lequel sont projetées les pages tournées une à
une du livre Mouvements (1951) d'Henri
Michaux que la chorégraphe utilise comme une partition
chorégraphique. Réalisée à l'époque où le poète et
peintre surréaliste consommait de la mescaline et s'intéressait à la
calligraphie asiatique, cette œuvre comporte un poème et une série de dessins à l'encre
noire de chine, sortes de traces évoquant de petites figures.
À la manière d'un théâtre
d'ombres chinoises dont le principe serait inversé, Carol Prieur (danseuse
dédicataire de ce solo), en combinaison moulante noire, s'avance au centre de
la scène, jette un œil sur la première figure apparue, et tente de la
reproduire avec son corps, à la manière d'un théâtre d'ombres chinoises mais
dont le principe est inversé. Une musique trépidante, comme un roulement
infernal, stimule la danseuse qui s'agite avec nervosité, va et viens à pas de
course, cherche fébrilement la pose convenable, qu'à peine ébauchée il faut
défaire pour travailler à la figure suivante, en suivant le rythme imposé par
le défilement des pages et des figures. Un danseur prend la relève pour se
métamorphoser de la même manière en diverses créatures animales, lâchant au passage un
cri bestial. À l'apparition
d'une page blanche, la danseuse se glisse subitement sous le tapis de scène et,
recroquevillée et fébrile, déclame au micro le poème de Michaux d'une voix de possédée. Le nombre de danseurs s'accroît
concomitamment à mesure que les figures se multiplient, défilent et s'avancent
au centre pour performer en solo, comme lors d'une battle de danse. Les corps fins et élancés incarnent avec fièvre le
trait de l'idiome qui tente de « saisir plus, saisir mieux, saisir
autrement, et les êtres et les choses, pas avec des mots (...), mais avec des
signes graphiques »*. Si Henri Michaux, dont le corps paresseux restait
étendu sur un lit des heures durant alors qu'il créait, voyait en eux des
libérateurs, Marie Chouinard interprète ces signes graphiques en libérant littéralement
toutes les énergies explosives contenues, les pulsions animales qui écartèlent
ce corps désirant. Ce bestiaire mouvementé se conclut en effet sur une
bacchanale infernale où, la scène plongée dans l'obscurité, les corps aux torses
nus et muscles saillants dansent en rondes virevoltantes, sous le crépitement de
flashs féériques.
Fresques
sculpturales mouvementées, défilés d'images primitives à l'aura merveilleuse,
corps extatiques, insondable mystère... Marie Chouinard telle une shaman emmène
sa compagnie de danseurs au plus haut degré d'une belle et fascinante orgie chorégraphique.
*
Henri Michaux, Saisir, Fata Morgana,
1971
Représentation
du 19 août 2015 à la Haus der Berliner Festspiele, dans le cadre du festival
Tanz im August à Berlin.
Version intégrale de la critique publiée sur le site de la revue Mouvement : lire en ligne.
Crédits photographiques © Sylvie-Ann Paré et Nicolas Ruel.
Version intégrale de la critique publiée sur le site de la revue Mouvement : lire en ligne.
Crédits photographiques © Sylvie-Ann Paré et Nicolas Ruel.




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