La
galerie Crone à Berlin présente l'exposition „Im Kampf zwischen Dir und der
Welt sekundiere der Welt“ de l'artiste français Emmanuel Bornstein, dont la
peinture expressionniste livre une interprétation picturale d'un rapport au
monde inspiré de la littérature kafkaïenne.
Le
peintre français Emmanuel Bornstein puise sa source d'inspiration dans la
littérature, un processus créatif qui porte la trace de ses origines
familiales, puisqu'il est né d'un père dramaturge et d'une mère directrice de
théâtre. L'exposition qu'il présente à la galerie Crone à Berlin, intitulée „Im
Kampf zwischen Dir und der Welt sekundiere der Welt“¹, tire son titre des Aphorismes de Zürau (1918) de Franz
Kafka, baptisés par Max Brod « Considérations sur le péché, la souffrance,
l'espoir et le vrai chemin ». Les vingt-deux huiles sur toile, grands
formats et petits portraits, sont qui plus est mis en regard du manuscrit
„Brief an den Vater“² de Kafka, dans laquelle l'écrivain tchèque exprime combien
le sentiment d'infériorité, la culpabilité et l'anxiété qui le rongent, sont la
marque indélébile laissée par une relation avec un père dominant et tyrannique sur
son psychisme.
Les quatre
grands formats intitulés K. représentent
une confrontation entre deux personnages mise en scène dans un tunnel. L'un
poursuit et bât l'autre tombé à genoux, ou le maintient à terre dans une
position qui suggère une sodomie. Les visages aux traits défigurés par
d'épaisses couches de peinture à l'huile expriment toute une palette d'émotions
allant de la froideur à la hargne du côté du protagoniste dominateur, de l'angoisse
à l'effroi pour celui soumis qui demeure pétrifié. Les nuances de gris, jaune
d'œuf ou verdâtre, teintent les tableaux d'une atmosphère miasmatique. Les
couleurs vibrantes autant que l'allure des protagonistes créent une peinture
mouvementée, tandis que l'atténuation du caractère cru de ces scènes conflictuelles
et violentes, par la grossièreté du trait brossé formant des zones nébuleuses, en
renforce d'autant plus la puissance suggestive.
Trois
autres grands formats portant les titres The
Tunnel et The Kiss reprennent ce même
motif du tunnel servant de décor, sans doute inspiré du récit Le Terrier („Der Bau“) de Franz Kafka.
Dans ce conte écrit à Berlin en 1923, une créature mi-bête mi-humaine construit
des couloirs souterrains tel un labyrinthe, soit la demeure idéale sensée le
protéger d'ennemis invisibles. Les tunnels d'Emmanuel Bornstein ouvrent là une
perspective donnant sur une obscure maison de plain-pied située en
arrière-plan, sorte d'allusion à une maison familiale génératrice d'angoisses.
Au premier-plan, comme emportés dans une spirale infernale, des corps
tourbillonnent, fuient au pas de course, ou se masturbent, tandis que des corps
démembrés et des visages agonisant gisent au sol. Deux créatures s'étreignent
et s'embrassent (The Kiss), en un
acte rédempteur, sous le regard ambigu, inquisiteur ou épieur, d'une figure qu'on
suppose personnifier celle du père. Du fait du dialogue instauré par le
manuscrit, les tableaux sonnent comme une représentation de la
Exposée
de manière intercalée entre ces grands formats, la série de quatorze petits
portraits intitulée Another Heavenly Day
fait référence au titre de la pièce de théâtre Oh les beaux jours de Samuel Beckett, un intitulé qui, par le
contraste avec l'œuvre, procède de la
même ironie. Les physionomies austères évoquent
des personnalités plus ou moins identifiables (s'agirait-il par exemple de
Kafka, Tolstoï ou Prokofiev ?), ou font échos aux figures kafkaïennes des
précédents tableaux. Le cadrage serré, comme le soliloque chez Beckett, emprisonne
le personnage dans son isolement. La défiguration des visages, par le même
procédé stylistique que décrit précédemment, accentue un caractère cruel ou
dissout un faciès. Soit les stigmates d'une histoire rendant l'oubli
impossible.
Enfin
Emmanuel Bornstein se met lui-même en scène dans deux Selfportraits as Garschin, du nom du nouvelliste russe Vsevolod
Mikhaïlovitch Garschin (1855-1888), dont l'œuvre empreinte d'une sensibilité
morbide est notamment peuplée d'aliénés défiants le Mal dans le monde. La
silhouette difforme, le visage borgne et la gueule simiesque trahissent
l'étrange ressemblance entre l'écrivain et le peintre, dont l'autoportrait grotesque
sonne comme l'antithèse d'une beauté idéale.
Si,
selon Kafka, « Le regard ne s'empare pas des images, ce sont elles qui
s'emparent du regard. Elles inondent la conscience », alors la peinture
expressionniste d'Emmanuel Bornstein, toute en déformation et monstruosité, reflète
une conscience traumatisée par la violence des événements perpétuels qui hante
le sujet, induisant angoisse et assujettissement dans son rapport au monde.
Exposition
du 27 juin au 12 septembre 2015 à la galerie Crone à Berlin.
Emmanuel Bornstein, né en 1986 à Toulouse, France, vit et travaille à Berlin, Allemagne.
Crédit
images © Emmanuel Bornstein.
¹ Dans le combat entre Toi et le Monde,
seconde le monde.
² Lettre au père.




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