Opéra contemporain tel un
creuset de styles lyriques et pop, The
Second Woman s'inspire librement du film Opening Night (1977) de John Cassavetes. Basé sur le principe de
mise en abyme, ou de théâtre dans le théâtre, relevant autant de l'univers
pirandellien que de celui du cinéaste américain, l'œuvre emprunte son titre à celui
de la pièce que Myrtle, incarnée par Gena Rowlands, joue dans le film. Frédéric
Verrières, Bastien Gallet et Guillaume Vincent relèvent la gageure de
transposer sur scène et dans le monde de l'opéra cet hymne incandescent à l'art
et à la vie.
Dans Openig Night, Myrtle, actrice de renom, traverse une crise tant artistique
qu'existentielle, achoppant à saisir le sens de la pièce de théâtre et
l'identité de ce personnage de femme vieillissante qu'elle interprète. Au
premier abord, la référence cinématographique semble tenir de l'ordre de la citation
érudite, The Second Woman ne retenant
avant tout que le principe d'exploration d'un processus de création, dévoilant par
sa dramaturgie les évolutions et mutations que subira l'opéra au fil des
répétitions, soit toutes les étapes de la production jusqu'au soir de la
première. Subsistent cependant certaines références thématiques, comme la
solitude ou le fantôme qui hante l'héroïne : l'admiratrice décédée
renvoyant Myrtle à sa jeunesse perdue, dans la réalité du film, se
métamorphose, dans la fiction de l'opéra, en une sœur (Marie-Ève Munger,
colorature fantasque à la troublante sensualité) assassinée par un mercenaire (Jean-Sébastien
Bou, baryton un tantinet rabat-joie). Moment crucial, la fameuse scène de la
gifle verra les rôles s'inverser dans l'œuvre aboutie, révélant le renversement
des rapports dominant/dominé entre le mercenaire et la cantatrice, qui s'est
opéré durant le travail de création, et permis par l'évolution de la cantatrice
ayant traversé une crise identitaire (Elizabeth Calleo d'une sèche intensité). Partie
prenante de la dimension charismatique de Gena Rowlands, les cigarettes fumées
d'un geste détaché si élégant et la déchéance alcoolique sont proscris du cadre
de l'opéra, cela induit par le fait, explicite dans le texte, qu'une cantatrice
est contrainte dans sa propre vie de se taire pour protéger sa voix, ce fragile
instrument dont la maîtrise technique l'obnubile. En totale immersion dans le
monde l'opéra et sans véritable histoire, la dramaturgie, faisant accéder au
spectacle par les coulisses, est une réussite aussi didactique que
ludique ! Dépassé par les événements, le metteur en scène (Philippe Smith)
tente de compenser avec les susceptibilités des chanteurs et use de truculentes
métaphores pour faire passer ses directives. Se donnent à entendre les
passionnantes recherches réflexives qui taraudent tout artiste à l'œuvre, sur
la présence, la manière d'habiter son corps et l'espace ou sur l'interprétation
vocale. Se mesurant sans complexe avec la cantatrice dans une sorte de duel, la
chanteuse Jeanne Cherhal exacerbe les tensions entre les différentes
esthétiques mises en présence. Ce trublion bouscule la tradition lyrique, au
vibrato inadéquat pour entonner le chant d'une pleureuse de Serbie, par son
style pop, sa voix gutturale et âpre, et fait voler en éclat une composition
rigide par son inventivité qui se fertilise grâce à l'improvisation. Ses idées
d'une insouciante effronterie transforment alors le duo d'amour en une scène
sadomasochiste absolument jubilatoire ! La scène de l'opéra mis en abyme,
située hors du temps dans les brumes d'une forêt, relève d'un fantastique dont
l'atmosphère oppressante est suscitée tant par les lumières que par la musique
expressionniste de Frédéric Verrières, interprétée par l'ensemble
Court-circuit. Cet opéra contemporain hybride mêle, en des citations
déconstruites, des airs célèbres de Puccini, Ravel ou Debussy, à des tubes de
Véronique Sanson ou Michel Legrand, passant de l'opéra vériste à la musique
avant-gardiste ou à l'électro groove. Ce spectacle foisonnant est parfaitement huilé par la mise en scène
d'un Guillaume Vincent décidément doué pour embarquer le spectateur dans un projet
à la brillante efficacité, tant par le rythme sans cesse remanié, par la fluidité
des changements de tableaux que par le flou judicieux entre les différents
niveaux faisant se contaminer fiction et réalité. Son imaginaire saturé de
références cinématographiques se projette sur une scène évoquant un univers
lynchien d'une qualité esthétique captivante.
Représentation
du 31 janvier 2012 au Forum-de-Blanc-Mesnil.
The Second Woman, créé en avril 2011
au Bouffes du Nord, a obtenu le Grand Prix du Syndicat de la critique en tant
que Meilleure Création musicale d'un compositeur français.

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