Anna Seghers, écrivaine « allemande,
juive, communiste, antifasciste, femme, mère... », ou une figure exemplaire de
l'Allemagne communiste. C'est à sa rencontre et sur ses traces que Françoise
Lepoix, auteure, metteure en scène et interprète, est allée séjourner à Berlin,
avec l'ambition d'un projet d'écriture singulier. Une démarche personnelle
dévoilée dans le processus même de la mise en scène de Portrait Anna Seghers, présenté à la Maison de la Poésie* : une
conversation-échange s'instaure entre Françoise Lepoix, narratrice, et Aurélie
Youlia qui incarne ces femmes qu'un lien rattache à l'écrivaine, comme autant
de figures de la femme allemande constituant le portrait de toute une
génération ayant vécu sous la RDA. Portrait
Anna Seghers épouse autant les contours d'une vie et d'une œuvre traversant
le XXème siècle, qu'il interroge les implications des contextes
historico-politique et artistique de cette période.
Via le tracé sinueux d'une esthétique du
fragment se dégage progressivement la figure d'Anna Seghers (1900-1983) :
une existence déterminée par ses convictions politiques, sa résistance face à
la barbarie, ses activités antifascistes, son espoir en une société plus juste,
ses périodes de solitude, et ses désillusions... Les photographies révèleront
son regard d'une profonde tristesse, son expression tragique. Une vie marquée
par l'exil en France et au Mexique, dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933, et
par son retour en Allemagne de l'Est en 1947, dans un Berlin dévasté.
Dans l'intimité de son appartement, situé au
81 de la Anna-Seghers-Straβe, on suit les pas de Françoise Lepoix qui nous raconte
sa visite de ce petit musée, le regard illuminé par la curiosité. De sa voix chaude,
elle fait la lecture d'extraits de journaux et de sa correspondance, consignés parfois
dans son carnet de voyage ; elle écoute, songeuse, les enregistrements des
voix de femmes qu'elle a rencontrées, est captivée, sourire aux lèvres, par les
témoignages de ces autres femmes mises en scène. Monika, Gesine, Eva, Kristin,
Hannah... ont côtoyé la femme de lettres ou travaillé à son œuvre. Cette
pluralité de voix est assumée par l'actrice bilingue franco-allemande Aurélie
Youlia, faisant goûter, par son intonation, aux sonorités de cette langue maternelle que Seghers avait tant besoin d'entendre pour continuer à écrire. En fil rouge
est parcouru son œuvre qui concilie l'histoire, abordant notamment le nazisme
et l'antisémitisme, avec le matériau des mythes et des légendes, à l'instar de
sa compatriote Christa Wolf. Elle semble n'avoir jamais voulu renoncer au rêve
en déployant ainsi une puissance d'imagination hors du commun. Transit, Der Ausflug der Toten Mädchen, Die
Kraft der Schwachen... à entendre son écriture réaliste et poétique, doublé
de l'enthousiasme communicatif des comédiennes, le désir de découvrir est
décuplé.
Par le biais de cette écrivaine engagée,
elle-même sous surveillance, notamment en tant que Présidente de l'Union des
écrivains dont Heiner Müller fut exclu en 1961, se dessine donc cette Allemagne
communiste où sévissait la Stasi, depuis la construction de la RDA en 1949
jusqu'à la Chute du Mur de Berlin en 1989. Ce tableau historico-politique pose
la question de la liberté de l'artiste et son degré de compromission dans de
telles conditions. Heiner Müller, Berthold Brecht, Christa Wolf, mais aussi
Pablo Neruda, Jean-Paul Sartre ou Simone de Beauvoir, ces grandes figures
rappellent un contexte artistique aussi riche qu'oppressant, tout en relevant
subtilement certaines divergences. C'est enfin Berlin, de ses ruines à
l'actuelle métropole, cartographiée au travers de ses avenues aux noms évocateurs,
entendue par ses sonorités urbaines et ses chansons de cabaret, qui se dresse,
dans toute sa dimension fascinante. La musique de Stan Valette à la guitare
électrique et aux machines, mais surtout la scénographie sobre (un tableau
noir, quelques objets d'époque, une radio, un cendrier, un magnétophone, quelques
robes...) suffisent à créer une atmosphère particulière.
Documentaire et poétique, riche et vivant,
le théâtre de Françoise Lepoix s'ouvre vers de vastes horizons par le prisme de
cette Autre qu'elle rencontre. Ce vibrant hommage rendu à Anna Seghers est
autant une quête de soi qu'une invitation au voyage, réel et imaginaire, par la
lecture et l'histoire, dans le passé et le présent... Une source d'émulation
pour la curiosité de l'esprit.
Représentation du 13 février à la Maison de la Poésie.
* A saluer, l'initiative de la Maison de la
Poésie de programmer ce spectacle initialement prévu au théâtre Paris-Villette,
fermé suite à la suppression des subventions de la ville de Paris.


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