Existentielle, la poésie de Fernando Pessoa
paraît d’autant plus étrange qu’elle manifeste un désir de percevoir le réel
doublé d’un constant scepticisme. En quête de vérité, ces songes
philosophiques, déterminés par l’intimité de la solitude, tentent de saisir notamment
ce qu’est la sensation, la pensée, la réalité de sa propre existence comme
celle de l’autre en dehors de sa propre conscience. En jouant sur le procédé
des « hétéronymes », noms de poètes imaginaires qu’empruntait Pessoa
pour écrire, l’actrice Aurélia Arto et le metteur en scène Guillaume Clayssen
trouvent la clé de la théâtralité de son écriture poétique. Leur spectacle,
autour du texte intitulé Je ne suis
personne, est aussi émouvant que
pensé avec finesse, sous-tendu par une évolution entre l’intuition, dans
un éclair de lucidité, de son propre néant et l’incarnation, entre la
révélation de n’être personne et la révolte de vouloir être soi, point final d’autant
plus poignant et libérateur que l’ombre cède progressivement à la lumière, qu’à
la pesanteur du silence succède la « Sodade » de Cesária Évora.
Symbolique de l’altérité, une imposante chaise
de bois sculptée représentant une forme humaine, au style primitif, manifeste
par contraste le vide du plateau. Cette atmosphère liée au vide est
crucialement palpable quand résonne la voix de l’actrice enregistrée sur i
phone, en une intéressante expérience scénique qui se revêt d’étrangeté tant elle
suscite une écoute attentive et tendue.
Douée pour la métamorphose par une subtile expressivité
du visage, des sourires et des regards, par la modulation des inflexions de la
voix, Aurélia Arto possède un jeu protéiforme qui incarne merveilleusement, avec
une dimension clownesque traduisant la candeur et l’étonnement, la multiplicité
des personnalités de ces hétéronymes. Diffuses ou intenses, les impressions,
éveillées par la présence captivante de l’actrice, laissent de si pénétrantes traces
dans la mémoire du spectateur que le désir de prolonger ce moment, par la
lecture ou la relecture de Pessoa, s’impose comme une nécessité.
Le 29 février 2012, au théâtre La Loge. Cf. revue de presse du théâtre et commentaires du metteur en scène.

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