Avec le disque intitulé Dans les brouillards ̶ autour de 1912, le pianiste
Jérôme Granjon met en regard des œuvres composées à une époque charnière de la
création artistique, marquée par un vacillement entre le post-modernisme et la modernité
qui émerge à la vieille de la Première Guerre mondiale. Œuvre phare du
programme, le 2ème livre des Préludes (1912) de Claude Debussy déploie une
palette d’atmosphères mystérieuses, dans « Brouillards », « Feuilles
mortes » ou « La terrasse des audiences du clair de lune », lumineuses
et empreintes de fraîcheur dans « Bruyères », oniriques dans « Canope ».
De profondes sonorités de basses sur des rythmes d’habanera sous-tendent
sensuellement « La Puerta del vino », le swing s’immisce dans « General
Lavine ̶ eccentric ». Avec les « Tierces alternées »
et les « Feux d’artifices », le cycle s’achève par une virtuosité
pleine d’aisance, sous les doigts d’un musicien dont l’introspection vibrante
nourrit toute la variété des contrastes sonores et harmoniques de cette œuvre impressionniste.
Autre dénominateur commun au répertoire, la brièveté
formelle culmine avec les 6 petites
pièces pour piano (1911) op. 19 d’Arnold Schoenberg, sortes d’aphorismes
au caractère dépouillé. Le climat d’une inquiétante étrangeté des Préludes (1914) de Scriabine s’exorcise
par une violence irrépressible, avec le dernier « Fier, belliqueux ».
Dans les brouillards, œuvre de Leoš
Janáček dont la ténébreuse beauté est puisée à la source d’un matériau
populaire, envoûte par ses mélodies douloureuses ou rêveuses, répétées avec une
obstination hésitante, au sein de laquelle jaillissent des effusions volubiles,
puis grandiloquentes dans le « Presto ». Ce programme ambitieux
bénéfice de l’interprétation d’un pianiste doté d’une richesse musicale toute
intérieure, et dont la douceur du touché sert un chant poétique et délicat.
Sortie le 1er février 2012 chez
Anima Records.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire