A l’aune de ses quinze ans de carrière, le
Cuarteto Casals s’attaque à l’ultime chef-d’œuvre pour quatuor à cordes d’un
maître en la matière, le compositeur autrichien Franz Schubert, mis en regard
d’une œuvre de jeunesse, dans un enregistrement Schubert String Quartets sorti chez Harmonia Mundi.
Avec son Quatuor
n° 10 en Mi bémol majeur D. 87 (1813), Franz Schubert n’a que 16
ans lorsqu’il se mesure à cette forme exigeante, n’osant guère encore
s’affranchir de la tradition classique dont il hérite. Dès l’Allegro moderato, les Casals démontrent
un jeu généreux et contrasté lorsqu’une frêle mélodie au 1er violon se
pâme avec délicatesse, accompagnée de basses amples aux sonorités rondes, ou
dans le Scherzo avec ses motifs
espiègles appogiaturés qui alternent avec une ritournelle mélancolique. L’impression
s’accentue dans l’Andante interprété
avec une pudeur, une retenue qui confine chez le 1er violon à une sensible
ténuité. Le finale évolue, dans un esprit viennois, entre d’élégantes courbes
dansantes et des motifs staccatos trépidants.
Mais dans le monumental Quatuor à cordes n° 15 en Sol majeur D. 887 (1826), Schubert pousse ses recherches
sur les procédés d’écriture dans leurs derniers retranchements, atteignant une
dimension quasi orchestrale. L’Allegro
molto moderato déroute tant il traduit un conflit interne entre une atmosphère
spectrale, suscitée par les trémolos, et un thème altier, inquiet que de récurrentes
explosions de rage emportent, empreintes d’une fièvre stupéfiante. Le thème
dansant de l’Andante con moto, dont le
violoncelliste exploite les ambiguïtés harmoniques pour infléchir les
intentions d’un chant peut-être un peu trop émaillé de glissandos
systématiques, se heurte de même à des sections oppressantes de trémolos et de
gammes fusées. Le Scherzo et ses déconcertants
motifs hirsutes encadrent un Landlër au
lyrisme annonçant le « Quintette à
cordes », et dont les Casals s’emparent généreusement. Les musiciens
se lancent enfin en adoptant un tempo alerte dans un Allegro assai caractérisé par son instabilité.
Soucieux de servir la forme en exploitation
les contrastes par un jeu extrêmement ciselé, le Cuarteto Casals sert honorablement
cette œuvre aussi ambigüe et provocante qu’est l’ultime quatuor de Franz
Schubert, mais davantage de spontanéité, de prise de risque, aurait sans doute rendu
plus sensible toute la précarité psychologique qui la traverse sans cesse.
Sophie Lespiaux © Music Story. Cf. idem la biographie du quatuor.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire