Véritable tableau de la débauche
contemporaine, Salle d’attente, sous
la direction du metteur en scène Krystian Lupa, métamorphose le plateau du théâtre
de La Colline en un lieu de dépravation aux allures de squat situé en périphérie
urbaine. Là ont chuté de jeunes marginaux qui se côtoient, déambulent, errent
et végètent, dans les limbes d’un univers glauque où toute temporalité semble
se suspendre. Toxicomanes, junkies, alcooliques, SDF, schizophrènes, prostituées…
l’écriture relève la gageure d’élaborer une composition dramatique autour de
figures qui posent un problème crucial de langage. Aucune intrigue n’étant
d’autre part concevable, les textes, issus de la pièce de Lars Norén intitulée Catégolrie 3.1, reproduisent avec
justesse les soliloques et les propos incohérents prononcés par des êtres apathiques.
Des ébauches de conversations qui avortent et d’obscurs discours révèlent ainsi
que la rupture de communication, liée à l’incapacité de s’exprimer et d’écouter,
génère une violence verbale et physique. Pour le public, toute tentative de
compréhension achoppe bien souvent en se heurtant à d’énigmatiques délires où
les injures fusent en tous sens. Il faut se raccrocher à de piquantes
réparties, à de rares éclairs de lucidité et réflexions plus profondes que
certains tiennent, tel Heiner, citant Dostoïevski, qui soulève le problème de
la responsabilité. Les prophéties d’illuminés laissent, elles, littéralement perplexes. Mais en définitive, c’est
l’atmosphère qui se dégage de ces bas-fonds dantesques, habités par des personnages
fascinants et dont la présence fait sens par la simple manière d’être-là, qui convie
à s’abandonner à une expérience théâtrale déroutante, jouant sur l’intuition et
la durée de la représentation.
Fruit d’un éprouvant travail sur l'improvisation, la performance
des jeunes comédiens, sélectionnés à leur sortie du conservatoire, est confondante de vérité tant ils semblent s’être identifiés à leur
double. Ce spectacle apparaît être ainsi le matériau d’une complexe et
exigeante recherche qui se donne notamment à voir dans la répétition avec
modulations d’une même scène, ou dans les vidéos qui lèvent le voile sur le
processus de constitution des personnages. Traitée en thème et variations, la
représentation des scènes de shoots est effroyable tandis que beuveries et
tournage de film porno, où les corps nus se vautrent sur des matelas éventrés,
confinent à une outrancière et ennuyeuse vulgarité. Au regard des plaintes de
personnages qui voudraient s’en sortir, du désespoir de ceux qui ont sombré,
faute d’avoir pu faire face (le directeur), ou échoué par leur désolante
médiocrité (l’acteur), le cynisme, l’insanité de l’autodestruction et de l’avilissement,
provoquent un intransigeant jugement.
Quand l’esthétique de Baudelaire poétisait
la débauche en cherchant à extraire la Beauté du Mal, l’esthétique du théâtre
de Lupa, ni idéologique ni moral, basé sur la monstration d’un symptôme de
dégénérescence d’une société, génère un réalisme nouveau qui en reproduit toute
la laideur. Seule Anna, qui fuit la menace parentale d’un internement de force en
hôpital psychiatrique, s’en prémunit, sauvée par sa poésie et son angélisme. A
l’image du saisissant tableau final où les quinze zombies viennent s’asseoir à
l’avant-scène, dont le regard hagard exprime une triste et pitoyable solitude,
trahit un renoncement auquel contraint une conscience léthargique, cette Salle d’attente confronte le public à
une consternante réalité dont ne ressort guère qu’un nihilisme désespérant.
Représentation du 13 janvier 2012.
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