31 mai 2013

Festival Palazzetto Bru Zane, 1ère édition au théâtre des Bouffes du Nord à Paris

Le Palazzetto Bru Zane investit le théâtre des Bouffes du Nord à Paris, du 8 au 10 juin 2013, pour lancer la 1ère édition de son festival. Des compositeurs méconnus tels Gouvy, Dubois, Chaminade ou Alkan, figurent au programme de quatre concerts autour du piano romantique, soit les plus belles œuvres redécouvertes par le Centre de musique romantique française depuis sa création à Venise en 2008. En compagnie du directeur scientifique Alexandre Dratwicki, du pianiste David Violi, du trio Chausson et des musiciennes du quatuor Ardeo, l'occasion est propice pour appréhender ce passionnant travail de recherche instigué par le Palazzetto Bru Zane, mené en étroite collaboration avec musicologues et musiciens.  

Du travail de recherche dirigé par le Centre...
À l'issue d'un projet de restauration du patrimoine mené à Venise sur le casino Zane, la fondation Bru eut l'ambition de faire retrouver à ce lieu sa finalité première. Édifié entre 1695 et 1697 et richement décoré (stucs, sculptures et fresques attribués à Abbondio Stazio, Andrea Brustolon et Sebastiano Ricci), ce palais de divertissements était dédié à la musique. En 2008, la création du Palazzetto Bru Zane-Centre de musique romantique française au cœur de Venise, ville symbole d'échanges entre les arts, contribue à perpétuer les fertiles échanges culturels franco-italiens, tout en rappelant le voyage en Italie incontournable pour tout artiste du XVIIème et du XIXème siècles.

Ce centre de recherche scientifique a pour vocation la redécouverte d'un patrimoine musical français oublié ou méconnu, allant de 1780 à 1920. Véritable « laboratoire in vivo », il joue le rôle de fédérateur entre musicologues et musiciens autour d'un même projet. La collaboration entre ces deux mondes n'allant pas toujours de soi, comme le rappelle Alexandre Dratwicki, directeur scientifique, l'initiative reste singulière. En amont, la recherche, axée sur des chantiers biographiques ou thématiques et menée dans les bibliothèques nationales, se concentre sur la lecture objective des partitions d'un compositeur. Citons ne serait-ce que celles conduites autour de Théodore Dubois ou sur le trio avec piano en France au XIXème siècle, dont sont ressorties des œuvres de Cécile Chaminade ou René Lenormand. Les partitions sélectionnées sont ensuite soumises au travail de musiciens qui retiennent leur « coup de cœur », lui-même soumis à l'épreuve du concert et à l'écoute du public, lors de la saison vénitienne et de concerts « hors les murs ». Outre un travail éditorial, et de correction des manuscrits parfois nécessaire pour les œuvres antérieures à 1850, cette exhumation est une expérience passionnante pour les interprètes qui, commente Alexandre Dratwicki, « développent une telle familiarité avec l'œuvre qu'ils en deviennent des porte-paroles, des prophètes qui auront leurs suiveurs ». D'où le sentiment pour le quatuor Ardeo vis-à-vis du Quintette de Dubois, d'être « très honorées de pouvoir en donner une première idée ».

... au travail des musiciens sur l'interprétation...
Pour la plupart vierges de toute tradition interprétative, ces redécouvertes nécessitent, de la part des musiciens, une recherche sur la personnalité et le langage propre du compositeur, tout en tentant de retrouver une certaine cohérence historique. Si Carole Petitdemange, violoniste du quatuor Ardeo, rappelle que toute découverte d'une œuvre, ou d'un chef-d'œuvre du répertoire, passe par plusieurs phases de « lecture, d'analyse, intellectuelle mais également sensorielle et émotionnelle », la violoniste Olivia Hugues explique qu'être déjà « investi ou nourri de toutes les versions anthologiques peut parfois paralyser ou inhiber le musicien ». Là, nulle exigence de « correspondre à quoi que ce soit de connu ou d'entendu, alors, tout est ouvert, nous pouvons nous laisser conduire par notre instinct et par notre propre analyse : la sensation de fouler les harmonies avec une lampe de spéléologue est une sensation grisante ! » Une expérience absolument enthousiasmante pour l'artiste et le développement de sa personnalité musicale, puisque, en témoigne le trio Chausson aiguillé sur cette voie par Hatto Beyerle (altiste fondateur du quatuor Alban Berg), ce travail peut réciproquement « influencer notre façon d'approcher les grandes œuvres du répertoire, nous poussant à questionner davantage certains aspects de la tradition ». Du reste, certaines œuvres ayant connu leur heure de gloire tombent parfois dans l'oubli, « et ce sont alors de très belles pages de musique que l'on retrouve », conclut Carole Petitdemange.

Quatuor Ardeo

Avec de si fervents défenseurs, certaines œuvres peuvent légitimement prétendre faire leur entrée dans le répertoire qui se voit ainsi enrichi, les programmations de concerts potentiellement renouvelées. Ainsi, si l'Allemagne et la Chine sont réputées friandes de ce genre de découvertes, le quatuor Ardeo et le trio Chausson, qui ont présenté des recréations à plusieurs reprises au Palazzetto Bru Zane, témoignent d'un public curieux dont l'accueil est toujours excellent et chaleureux. En tournée, « chaque concert confirmait la richesse et le succès de ces compositions face à un public très varié », raconte Joëlle Martinez du quatuor Ardeo. Ce sont donc les plus belles pages redécouvertes par le centre de recherche que le festival Palazzetto Bru Zane offre au public parisien de venir entendre, au théâtre des Bouffes du Nord, véritable écrin acoustique pour la musique de chambre.
David Violi

... à la programmation des Bouffes du Nord
Avec cette première édition sonnant comme un accomplissement de ce long processus de recherche mené avec ces artistes engagés, le festival Palazzetto Bru Zane propose quatre rendez-vous autour du piano romantique. Réunis en quintette avec piano pour la soirée d'ouverture, David Violi et le quatuor Ardeo donnent à entendre des œuvres de Théodore Dubois et de Reynaldo Hahn. La musique de Dubois (1837-1924) a souffert d'une méfiance vis-à-vis du parcours institutionnel et de l'académisme de son compositeur, 1er grand prix de Rome et directeur du Conservatoire. Cependant, à propos du Quintette pour piano et cordes en Fa majeur « d'apparence très formelle par sa maîtrise continue du contrepoint », David Violi confie que « cette musique est avant tout portée par le charme et beaucoup d'exaltation ». Lors de sa création en 1905, Jules Jemain n'écrivait-il pas, dans Le Ménestrel, que « cette composition forte et vigoureuse (...) mérite de prendre place parmi les meilleures productions modernes de l'école française ». Dubois, qui souffrait du « manque de considération de sa musique, croyait néanmoins qu'un jour... justice serait rendue ! », ajoute le pianiste. Si Reynaldo Hahn (1874-1947) a laissé plus de traces dans l'histoire de la musique, ce fut surtout pour ses mélodies qui se distinguèrent dans les salons aristocratiques, notamment ceux de la princesse Mathilde. Pourtant fut-il dénigré pour sa « musique dite de salon ». Or, fait remarquer David Violi, « les salons ont accueilli la poésie de Chopin, les chevauchées héroïques de Liszt, les harmonies audacieuses de Fauré... et pourquoi pas les élans amoureux de Hahn ?! » Avec son esprit Belle Époque, témoignant d'une proximité avec l'univers sonore de Fauré autant que du sens mélodique naturel de son compositeur, le Quintette en Fa # mineur (1921) est une musique « véritablement épique, amoureuse, audacieuse ! »

Trio Chausson

Le dimanche en matinée, le trio Chausson interprète l'œuvre éponyme de l'ensemble, autour de laquelle il s'est réuni en 2001. Compositeur dont le style associe écriture franckiste et wagnérisme, Ernest Chausson (1855-1899) laisse un bouleversant Trio en sol mineur op. 3. Basé sur un principe cyclique et teinté d'atmosphères mélancoliques, mystérieuses et tourmentées, il fut créé en 1882, avec André Messager au piano, dans une relative indifférence. Puis, avec la redécouverte de la compositrice Cécile Chaminade, le Palazzetto Bru Zane donne un exemple parmi ces quelques rares femmes faisant leur entrée dans le cercle très fermé des compositeurs durant la seconde moitié du XIXème siècle. Si les noms de Louise Farrenc et de Pauline Viardot sont davantage parvenus jusqu'à nous, Cécile Chaminade a pourtant joui d'une certaine notoriété pour ses compositions de la fin des années 1880 — celles ultérieures virent les exigences de la compositrice sacrifiées sous les contraintes financières pesant après la mort de son père. Dotées d'une « légèreté et d'un charme typiquement français, leur disgrâce n'est probablement que le résultat d'un anti-effet de mode, avance Boris de Larochelambert, au profit des romantiques allemands et des grands noms français, parfois plus sérieux ». Or son Trio n° 2 en la mineur op. 34 fait figure d'exception, dégageant « une vigueur et un souffle comparables aux œuvres de Brahms et de Grieg, avec également une composante féminine que l'on ressent assez fortement, et qui rayonne jusque dans son énergie parfois éruptive et farouche ».

Les concerts du pianiste Wilhem Latchoumia et du duo formé par Jean-François Heisser et Marie-Josèphe Jude sont une manière de rappeler les rapports artistiques franco-allemands prégnants au cours du siècle, de bon aloi en ce 50ème anniversaire du traité de l'Élysée. Avec notamment la première des Drei Stücke aus Richard Wagner's Tristan und Isolde d'Alfred Jaëll (1832-1882), ce compositeur autrichien qui épousa la pianiste et compositrice française Marie Trautmann. En guise d'allusion au grand cycle 2013 du Palazzetto Bru Zane, un festival consacré aux échanges culturels entre France et Allemagne à travers l'œuvre de Théodore Gouvy (1819-1898), est donnée sa Sonate pour deux pianos en Ré mineur op. 66 (1876). Né prussien et naturalisé français, il témoigne de cette double culture. Antiwagnérien mais admiratif de Schubert, Schumann, Brahms ou Mendelssohn, « Théodore Gouvy est la preuve qu'il était possible de faire
Wilhem Latchoumia
de la musique allemande en France, autrement que sous l'influence de la figure de Wagner » qui eut ses fervents épigones, tels Chausson ou Debussy dont est programmée sa transcription pour deux pianos de l'ouverture du Vaisseau fantôme. Si l'opéra fit scandale à Paris en 1841, le compositeur connut un fort engouement dans la capitale à partir des années 1880. En l'honneur du bicentenaire de sa naissance justement, Wilhem Latchoumia donne un programme largement consacré au modèle wagnérien, sous l'angle insolite du modeste pianiste qui laissa une Fantaisie en Fa # mineur, puis avec la Paraphrase über die Walküre d'Hugo Wolf et la transcription d'Isoldes Liebestod aus Tristan und Isolde S. 447 de Franz Liszt. La gloire de ce dernier contribua sans doute à occulter un autre grand virtuose du clavier dont le bicentenaire de la naissance passe plus inaperçue, Charles-Valentin Alkan (1813-1888), dont les Esquisses op. 63 font figures de « sommet de poésie postromantique ». Dernière curiosité, la transcription de la Symphonie fantastique de Jean-François Heisser datant de 1980, que le pianiste interprète en compagnie de sa partenaire de duo de longue date, Marie-Josèphe Jude.

Au vue de la densité de la programmation de cette 1ère édition du festival Palazzetto Bru Zane au théâtre des Bouffes du Nord, nul doute que l'édition 2014, d'ores et déjà annoncée sous des auspices plus ambitieux, promet de réserver son lot de redécouvertes des plus surprenantes. Musicologues et musiciens nous prouveraient donc que le romantisme français, avec ses liens tissés par-delà les frontières, est une source intarissable ! 

Propos recueillis auprès d'Alexandre Dratwicki, directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane, du quatuor Ardeo, de David Violi et du trio Chausson.
Festival Palazzetto Bru Zane au théâtre des Bouffes du Nord à Paris, du 8 au 10 juin 2013.

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