17 mai 2013

La Voix humaine & La Dame de Monte-Carlo de Jean Cocteau, Martine Chevallier et Véronique Vella, ouverture du festival Seules... en scène


En ouverture du festival Seules... en scène, le théâtre de l'Ouest parisien de Boulogne-Billancourt invite deux sociétaires de la Comédie-Française. Texte de Jean Cocteau écrit pour ce théâtre, La Voix humaine, interprétée par Martine Chevallier, est précédée de La Dame de Monte-Carlo chantée par Véronique Vella. Soit deux personnages de femme victime condamnée à la solitude, l'une en situation de rupture amoureuse, l'autre par sa folie des salles de jeu. À la mise en scène, Marc Paquien crée une atmosphère en référence aux années 1930, à la sombre beauté.

De La Dame de Monte-Carlo...
Monologue lyrique de Francis Poulenc sur un poème de Jean Cocteau, La Dame de Monte-Carlo (1961) prélude cette Voix humaine que le compositeur avait repris en une version opératique en 1958. Ancienne cocotte ruinée par sa passion du jeu, une veuve tente sa dernière chance au Casino-Garnier. Croire encore au mirage de la roue qui tourne, comme une ultime étincelle de vie avant la nuit, ou flamber une dernière fois avant de se noyer. Véronique Vella, en robe noire cintrée des années folles, coupe garçonne et visage exsangue, habite cette mélodie pleine de sensualité dont Francis Poulenc avait le sens inné, et dotée d'une harmonie tendrement charmante, un brin surannée. Diction parfaite et vibrato serré, la comédienne-chanteuse, dont la tessiture de mezzo au timbre rauque confère à la mélodie toute son intensité dramatique, a la prestance et le regard sombre d'une femme à la beauté tragique.

... à La Voix humaine.
Avec La Voix humaine (1927), Jean Cocteau écrit une « pièce d'actrice », en un monologue bouleversant qui inspira également le réalisateur Roberto Rossellini. Marc Paquien renoue donc avec la version originale, en une mise en scène sonnant comme un hommage à la pure tradition de cette Comédie-Française faite d'élégance et de distinction.

Sur un sol à la pente glissante, un lit aux draps de satin blanc tel le capiton d'un cercueil — une didascalie ne suggère-t-elle pas que « la scène est une chambre de meurtre », duquel une femme sort, réveillée d'un sommeil plombé par les somnifères, pour répondre au téléphone. À l'autre bout du fil, après les vicissitudes d'une liaison sur une ligne encombrée qui peine à s'établir, son amant. Seule voix du texte, cette femme, bourgeoise anonyme vêtue d'un peignoir de satin bleu profond, mène une existence rythmée de menus faits à laquelle son amant donne sens. Personnage central, son interlocuteur se situe dans les blancs du texte, il a la figure silencieuse de l'absence. Toute sa présence tient à la seule force de l'imagination de la comédienne pour interpréter son personnage qui s'accroche au combiné pour continuer de parler, et se confronte à l'incommunicabilité.

Dans cette passion amoureuse, Martine Chevallier n'y met pas le pathos d'une Anna Magnani, mais la fragilité de celle qui contient son émotion. Son angoisse se lit dans ses réactions colériques aux coupures de ligne répétées, mais ne s'exprime que pudiquement face à l'autre auquel elle voue une adoration presque naïve, juvénile même dans son fétichisme d'une paire de gants de l'aimé. Peu de raisons se disent sur cette rupture, si ce n'est sans doute une autre femme, des mensonges, et un amour qui s'étiole. Toute en dissimulation de celle qui ne s'impose et supplie, elle se fait rassurante à l'égard de cet homme. Ni regret ni inquiétude à avoir, elle minimise son désespoir, comme celle qui sait son amour déjà perdu. Ou qui fuit devant l'évidence, réduite à prier, mue par un mince espoir. À l'image de l'autre parlant de lettres brûlées dont elle à l'idée de conserver les cendres, il faut y mettre fin sans savoir intimement comment y renoncer.


Toute en nuances sensibles, Martine Chevallier éclaire la faiblesse de cette femme impuissante dont le destin reste suspendu à cet amant absent, à l'image de ce téléphone qui dort dans le lit de celle qui attend. Barthes écrivait : « J'attends une arrivée, un retour, un signe promis. Ce peut être futile ou énormément pathétique : dans Erwartung *(Attente), une femme attend son amant, la nuit, dans la forêt ; moi, je n'attends qu'un coup de téléphone, mais c'est la même angoisse. Tout est solennel : je n'ai pas le sens des proportions. » Il y a du reste du pathétique dans sa solitude (« faite qu'il me demande »), dans sa victimisation (« on m'a coupée »).

Unique lien avec l'autre, ce téléphone ne maintient que vainement une communication d'autant plus précaire, comme s'il creusait davantage cette distance entre les êtres plutôt que de les rapprocher : « Dans le temps, on se voyait. On pouvait perdre la tête, oublier ses promesses, risquer l'impossible, convaincre ceux qu'on adorait en les embrassant, en s'accrochant à eux. Un regard pouvait changer tout. Mais avec cet appareil, ce qui est fini est fini......... » Symbole de la modernité, le téléphone de Cocteau est une « arme effrayante », instrument froid qui amenuise les liens entre deux êtres tandis qu'il exacerbe leur lâcheté et leur impuissance.

Au demeurant, il y a dans cette Voix humaine et dans ce personnage de femme victime un je-ne-sais-quoi de daté, mais que le spectacle ne cherche aucunement à voiler, avec son charme quelque peu désuet.        


Représentation du 15 mai 2013, lors du festival Seules... en scène, au TOP de Boulogne-Billancourt.
*Arnold Schönberg  

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