29 mai 2013

L'Entreciel de Marie Gerlaud, ou les rêveries d'une petite fille solitaire : Mounia Raoui et Joël Jouanneau au théâtre Gérard-Philippe, Saint-Denis

                  © A Nordmann 
Avec son recueil de nouvelles intitulé L'Entreciel (2010), Marie Gerlaud raconte les rêveries d'une petite fille solitaire, errant dans une cité urbaine en ruines. Le metteur en scène Joël Jouanneau s'est emparé de ce texte poétique pour l'adapter au théâtre, et dirige Mounia Raoui dans un monologue présenté au théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis. Une jeune femme se souvient de cette enfant rencontrée sur le banc situé face au bureau de tabac. Soit une rencontre imaginaire comme simple procédé narratif pour se souvenir de la petite fille qu'elle était elle-même.

Représenté au Terrier du TGP, dans le cadre du festival Vi(ll)es, la mise en scène de Joël Jouanneau inscrit clairement la pièce dans un territoire urbain : un sous-sol désaffecté jonché de parpaings, de sacs de ciment et de bobines de câble. Une cité grise laissée à l'abandon, l'école ne vient-elle pas d'être déplacée, où une enfant se construit dans une totale absence de repères. Dans l'attente de la comédienne, qui arrive d'ailleurs vêtue sportswear et parlera un temps avec un micro (jeu dont l'effet apparaît aussi abscons qu'inutile), on pourrait pressentir un spectacle tel du théâtre réaliste sur la banlieue. Or il n'en est rien et le texte surprend agréablement. Ce thème de la cité urbaine n'est finalement qu'une toile de fond que la nouvelle dépasse, en livrant le discours de cette enfant laissée à elle-même. Elle eût pu grandir dans une campagne isolée, son appréhension des choses de la vie aurait sans doute été semblable, par l'expérience singulière qu'elle fait de la solitude dans un monde de désolation.

Avec ce personnage d'enfant qui s'extirpe d'un quotidien terne grâce à la puissance de son imaginaire, Marie Gerlaud dresse le portrait d'une figure dont l'intelligence et le rapport à l'expression font d'elle un être différent. Ce territoire de désespérance ou ce parc déserté dans lequel elle se rend tous les jours deviennent le lieu de divagations poétiques où l'imaginaire joue le rôle de refuge, tel cet « entreciel », lieu d'habitation idéal qui sonne comme l'envers de la réalité. Ce monde où d'ailleurs tout est à l'envers est régi par le non-sens aussi bien que par la violence, furtivement évoquée par ces cris et ces plaintes proférés dans toutes les langues qu'elle entend quotidiennement.

Cette petite fille n'a personne avec qui parler et échanger, elle regarde avec tristesse cette chaise vide dans sa chambre, s'y assied et se transporte par l'esprit jusqu'au parc. Rêve et réalité se contaminent et la frontière devient floue. Ne sachant ni ce qui lui manque ni qu'attendre, l'imaginaire comble un vide douloureux qu'elle habite grâce à un monologue intérieur tendre et fertile en considérations. Car cette enfant semble bien mûre et clairvoyante lorsqu'elle soliloque sur l'étrangeté de la présence au monde, sur la disparition et le non-sens, sur la vérité du langage. Ses propres fulgurances de langage qui émergent de sa conscience, qu'elle ne comprend pas vraiment elle-même et qui la dépassent, sonnent comme une intuition vive du réel et de l'existence, qu'elle exprime avec des phrases dites dans ce qu'elle appelle la « langue de la nuit ». 

Et c'est grâce à une rencontre et un premier émoi amoureux qu'elle comblera de la même manière ce manque indicible et ce vide. Sur cet adolescent, avec lequel elle éprouve une intimité et une compréhension mutuelle qu'elle reconnaît lorsqu'ils contemplent tous deux le ciel, elle projette le compagnon idéal dont l'absence se fait alors sentir. Alors s'enclenchent les rêves fraternels, l'attente et la quête d'une retrouvaille. Il y a chez cette petite fille quelque chose qui s'apparente à certains personnages de Milan Kundera, dans L'Insoutenable Légèreté de l'être, lorsqu'il range les individus en quatre catégories « selon le type de regard sous lequel nous voulons vivre ». Elle semble de « celle la plus rare », de « ceux qui vivent sous les regards imaginaires d'êtres absents. Ce sont les rêveurs. » Pour combler sa solitude, elle fait vivre ce compagnon intérieurement, fantasmant sa présence et espérant son regard sur elle en attendant de le retrouver.

À ce texte mélancolique au style délicat et très écrit (une oralité usant de passés simples), Mounia Raoui prête sa belle diction et sa jolie présence. On la suit avec un regard à la fois émerveillé, intrigué et attendri, comme celui que l'on porte à cette enfant. Ces rêveries d'une petite fille solitaire sont susceptibles de toucher et de parler à tous ces rêveurs ayant gardé cette part d'enfant en soi toujours vivante, et vibrante.


Représentation du 24 mai 2013 au théâtre Gérard-Philippe à Saint-Denis. 

1 commentaire:

  1. Cet article redonne le vif de l'écriture et de la mise en scène , du jeu théâtral , ce qui nous entraîne à faire nôtre l’œuvre de Mari Gerlaud , avec un suspens du réel tendu par le désir de la jeune fille qui renvoie au souvenir de la jeune femme qu'elle est devenue . On navigue très bien dans cette cité en voie de démolition ; ce que cet article dit très bien : le rêve et l'amour prennent sens pour nous les lecteurs et spectateurs dans ce théâtre de pierres et de poussière , comme abandonné dans un sous-sol . On navigue dans l'espoir aussi qui pourrait toucher toute jeunesse comme tout âge ayant connu l'expérience de la destruction ; voilà la singularité de l’œuvre de Marie Gerlaud : une singularité de notre temps ...

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