30 avril 2012

Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, mise en scène de Christophe Rauck, à la Comédie française à Paris

          © Cosimo Mirco Magliocca.
Chef-d’œuvre à plus d’un titre, Le Mariage de Figaro (1781) de Beaumarchais réalise un coup de force dramaturgique autour de « la plus badine des intrigues ». Camériste de la Comtesse et fiancée du valet Figaro, Suzanne tente de déjouer les desseins du Comte Almaviva, maître tout-puissant et séducteur résolu à faire valoir sur elle un ancien droit du seigneur, en se liguant avec son épouse Rosine pour rétablir un ordre fragilisé le jour même de ses noces. Sont en jeu tant la remise en cause des privilèges et des rapports dominants/dominés, que la condition féminine ou le bonheur conjugal mis en péril par le libertinage. Amour, ambition, jalousie, ressentiment, espoir, désillusion, génèrent une comédie rythmée par des tempi sans cesse remaniés, aussi jubilatoire que mélancolique tant elle passe du rire aux larmes.

Exploitant la nouvelle scène du théâtre éphémère, monté dans les jardins du Palais-Royal durant les travaux de la salle Richelieu, Christophe Rauck réalise une mise en scène aérée, et riche de finesses poétiques. L’esthétisme d’un décor faisant référence à des peintures d’Uccello, ou au lit du Verrou de Fragonard, est sublimé lors de l’acte final, où des figurines d’un manège ancien, symbole des renversements de rapports, et d’étranges animaux empaillés se distinguent dans l’obscurité féérique de la nuit tombée, où personnages se figeront, pour composer un tableau final, comme des poupées de cire. C’est dire si la pièce de Beaumarchais engendre un spectacle total tant son texte convoque la peinture, la danse et la musique. Dans un même souci de décontextualisation qui détermine le choix d’un espace et de costumes atemporels, les extraits des Nozze de Mozart sont déconstruits, mais absurdement méconnaissables.

La direction d’acteurs, tirant partie d’une évidente virtuosité des gestuelles et des mouvements dont font preuve les comédiens, estompe la dimension politique de la pièce pour sonder les relations qui se tissent subtilement entre les personnages, en jouant sur les foisonnantes réparties cocasses et les quiproquos dus aux travestissements. Dans la parodie burlesque du procès, Pierre Louis-Calixte, en Brid’oison, est impayable, mais la tirade de Marceline, plaidoyer féministe dénonçant l’inégalité des sexes, jouée par Martine Chevallier, y perd de sa dimension pamphlétaire. Quant au monologue de Figaro, événement dramatique sans précédent pour une figure de valet qui crée une déstabilisante suspension de l’action, il perd de son ampleur dans l’affirmation d’un Moi roturier pour tendre vers l’expression intime d’un vacillement existentiel. Anne Kessler campe une Suzanne fraîche et sensible, Bruno Raffaelli un Comte agacé, Benjamen Jungers un Chérubin à l’émoi troublant, emmenés par la présence vivifiante de Laurent Stocker incarnant un Figaro trépidant et roublard. Quant à Elsa Lepoivre, dans le rôle de la Comtesse, elle touche du doigt,  par sa grâce et sa dignité, l’amère mélancolie qui sous-tend le propos de Beaumarchais. De cette « Folle Journée » est retenue la « franche gaieté » que le dramaturge voulait ramener au théâtre, la Comédie française conviant à savourer un spectacle qui se vit comme une grandiloquente fête.

Représentation du 26 avril 2012 au théâtre éphémère de la Comédie française à Paris.

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