07 avril 2012

Se trouver de Luigi Pirandello : Emmanuelle Béart et Vincent Dissez, mise en scène Stanislas Nordey, au théâtre de la Colline à Paris


Comment l’acteur, en tant que créateur, parvient-il à devenir son personnage, afin de n’être plus qu’une médiation entre cet autre et le public ? Comment se donner à son art, de même qu’à son amant dans la vie, sans s’abandonner et se perdre soi-même ? Ces problématiques sont au cœur du drame intitulé Se trouver (1932), une pièce méconnue que Luigi Pirandello dédia à sa muse Marta Abba, et que met en scène Stanislas Nordey entouré des comédiens et de l’équipe artistique qui avaient fait la réussite des Justes d’Albert Camus en  2010, sur cette même scène du théâtre de la Colline à Paris.

Habitée par de multiples personnages parmi lesquels sa propre identité se disperse, la comédienne Donata Genzi ne sait plus qui elle est. Cherchant à fuir ses angoisses dans la passion amoureuse, elle suit et se donne à Ely Nielsen, jeune homme fougueux qui, fuyant de même toute société, appelé par la mer qui l’obsède, hait le théâtre et veut la posséder, exclusivement. Ils forment le couple paradoxal par excellence puisque lui veut vivre dans l’instant, quand elle a besoin de penser sa vie. La femme découvre alors que ce n’est qu’illusion de croire que la reconnaissance que cet homme lui porte, sans toutefois parvenir à la comprendre, puisse suffire à la révéler à elle-même. Toute en nuances subtiles par lesquelles s’élabore une pensée méandreuse, l’écriture du dramaturge italien cerne avec une lucidité déconcertante le conflit intérieur de cette héroïne à laquelle il confère une stature bouleversante.

Au sein de décors monumentaux de toute beauté (une scénographie d’Emmanuel Clolus aussi remarquablement stylée que les costumes années 1930 de Raoul Fernandez), les acteurs évoluent sous la direction très cadrée d’un metteur en scène qui les amène à développer un jeu se singularisant par des attitudes hiératiques et une diction très articulée, révélant un plaisir de la langue et du texte. Ressortent les prestations de Claire Ingrid Cottanceau, dans le rôle d’Elisa Arcuri, amie d’enfance de la comédienne qui l’amène, lors d’une scène cruciale, à livrer son ressenti intime avec une franchise stupéfiante ; de Frédéric Leidgens, en comte Gianfranco Mola absolument charismatique ; et de Vincent Dissez, dont la vigueur fiévreuse incarne toute l’impétuosité d’Ely. Seule Emmanuelle Béart ose se risquer à sortir de ce cadre théâtral, à franchir les limites du lâcher-prise et ainsi traduire intensément les jaillissements compulsifs de la pensée de Donata. De bout en bout elle porte ce rôle éprouvant et vertigineux qui, au terme d’un cheminement réflexif fascinant, accouche d’une vérité toute bergsonienne, en une évidente nécessité de se créer, dans l’art comme dans la vie, pour se trouver.

Représentation du 31 mars 2012 au théâtre de la Colline à Paris. 

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