Ponte City à Johannesburg, la tour la plus
haute d'Afrique, est l'objet d'un reportage photographique et journalistique
présenté sous la forme d'une exposition. Croisant les points de vue, Mikhael
Subotzky et Patrick Waterhouse révèlent combien Ponte City symbolise les
mutations de la société sud-africaine depuis les années 1970, entre démesure et
décadence.
L'exposition Ponte City traite du projet architectural le plus ambitieux mené en
Afrique : la tour Ponte City Apartments, située à Johannesburg. Elle
retrace l'histoire de ce gratte-ciel grâce à des documents exhaustifs mis en
regard d'un portrait photographique du bâtiment et de ses résidents récents. Archives,
plans, articles de presse, textes extraits de livres de Melinda Silverman ou
Lindsay Bremner, photographies de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse, multiplient
les points de vue sur le projet. Sa vocation première, entre utopie et
démesure, se dévoya au fil de l'évolution sociopolitique que connut l'Afrique
du Sud depuis près d'un demi-siècle.
Ponte City est issue d'un projet né à la fin
des années 1960, à l'époque de la politique de l'apartheid qui perdurera
jusqu'en 1991. Implantée au cœur des quartiers blancs et à la mode de Berea, Hillbrow
et Yeoville, cette tour de 173 mètres de hauteur comportant 54 étages surplombe
Johannesburg, la métropole la plus riche d'Afrique du Sud. Ce complexe
résidentiel et commerçant était destiné aux classes moyennes blanches, à une
période où l'on avait foi en une croissance inébranlable. Inauguré en 1971, le
pénible chantier s'achève en 1976, soit l'année des émeutes de Soweto qui
opposa adolescents et étudiants noirs aux forces de police. La Constitution de
l'Afrique du Sud, promulguée par Nelson Mandela en 1996, et l'instauration
d'une démocratie, provoquent la fuite des blancs dans les quartiers nord et la périclitation
de cette zone, laissée à l'abandon. En 2007, un nouveau chantier est mis en
œuvre après le rachat de la tour par des investisseurs immobiliers, induisant
l'éviction des habitants. Le projet de reportage photographique de Mikhael
Subotzky et Patrick Waterhouse, commencé en 2008, fut mené durant ces travaux,
alors que nombres d'appartements avaient été vandalisés, certains cependant
encore occupés par d'ultimes résidents.
Sur les murs de la galerie, les
photographies de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse encadrent des photographies,
dessins et articles de presse en grands formats, où se superposent à ceux-ci. Ce
mode d'affichage met en évidence le contraste entre passé et présent, entre
l'aspect utopique et démesuré du projet et la réalité actuelle. Les prises de
vues constituent un panorama rigoureux de la tour, formant une véritable
cartographie. Des documents textuels particulièrement instructifs sont mis à la
disposition du public, disposés métaphoriquement comme trois petites tours
constituées par des blocs de feuilles posés sur le sol.
Trois grandes photographies noir et blanc
prises lors du chantier initial sont présentées sur un premier mur:
échafaudages, superstructures métalliques et installations électriques donnent
la mesure de cette entreprise titanesque. Une vue de la tour érigée révèle
combien ce cylindre en béton strié de fenêtres est sans commune mesure avec les
bâtiments alentours. Titrée « African Queen », cette photographie
affichée sur un fond léopard accentue par contraste l'austérité de son aspect,
à mille lieux de la tour idéale préalablement rêvée. Pendant à l'iconographie,
l'extrait d'Un agent géologique de
Lindsay Bremner informe sur les matériaux en provenance de carrières de la
région et les implications socio-économiques de l'entreprise. Les photographies
de Subotzky et Waterhouse mises en regard donnent à voir les parties communes
du bâtiment en leur état actuel, visibles au travers des fenêtres extérieures.
Derrière apparaissent des résidents de passage, quelques familles, une mère
portant son enfant sur le dos, souvent de jeunes hommes noirs fumant seuls une
cigarette. Des déchets jonchent les rebords des fenêtres, comme une évocation
des ordures qui se sont amoncelées dans le vide central au fil des années. Des
clichés nocturnes, à l'effet flouté, de silhouettes furtives et de chats
errants, donnent une touche plus poétique à ce tableau général morne.
Sur un second mur, un article de Tanja
Glavovic illustre des photographies de portes du bâtiment. «Live in Ponte and never go out» livre
une description précise de ce projet de «shopping complex included a flat
project». Véritable cité autonome aux proportions gigantesques, Ponte City
devait offrir toutes les commodités pour vivre en autarcie. Soit l'utopie d'une
Babylone moderne basée sur le consumérisme, ou la promesse d'une vie qui semble
somme toute effrayante. Les photographies attenantes constituent un répertoire
des éléments architecturaux respectant la structure du bâtiment. Les portes d'ascenseurs
et de couloirs sont vues depuis les parties communes, celles des appartements s'ouvrent
sur les espaces privés, cuisines et salons sinon vides, du moins précairement
meublés. Cette série constitue également un portrait de résidents accueillants
les intéressés avec un visage souvent avenant. Le lieu, avec ses innombrables
grilles et couloirs, semble à l'image d'un univers carcéral.
Mur suivant, un plan des étages 41 à 46
commenté par le texte de Melinda Silverman explique comment les architectes
destinaient chaque type d'espace à une catégorie de population
particulière : la garçonnière de luxe était destinée à l'individu
célibataire de sexe masculin, les triplex «Palazzo-en-Paradiso» avec terrasse
sont agencés en alternance des chambres de domestiques Bantu... Intitulé «Ni voir ni être vu», l'article démontre
à quel point le projet était pensé selon une logique de ségrégation écœurante. Les
photographies correspondantes représentent les fenêtres de la tour, prises depuis
l'intérieur des appartements : le panorama de Johannesburg à l'urbanisme
terne et sans attrait, des vitres crasseuses souillées par la pollution, des
silhouettes d'habitants à contre-jour, posant seuls devant des rideaux clos...
Une dernière série de portraits en gros plan dresse un tableau général de la
population vivant désormais dans la tour : une population noire, de classe
modeste, ayant entre 15 et 45 ans environ. Parmi tous les individus représentés
dans l'exposition ne figure aucune personne âgée. Est-ce là le signe d'une
espérance de vie particulièrement courte à Ponte City, davantage encore que
dans la société sud-africaine?
La structure du parcours de l'exposition Ponte City de Mikhael Subotzky et
Patrick Waterhouse suit le point de vue du photographe qui visite la tour
rigoureusement, de l'extérieur vers l'intérieur. Ce reportage photographique
illustré de documents pertinents apportent ainsi des éclairages sur les aspects
architecturaux, économiques, sociologiques, politiques et historiques. Édifiée
autour d'un chantier démesuré, Ponte City se dresse telle une Babylone moderne:
un symbole de l'hybris et de la
décadence humaines.
Exposition à la galerie LE BAL à Paris du 23
janvier au 20 avril 2014.
Crédits photographiques © Mikhael Subotzky
and Patrick Waterhouse, Ponte City




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