Oxana Chi fait revivre la figure de Tatjana
Barbakoff, danseuse renommée dans le Berlin des années 1920 et le Paris des
années 1930, disparue dans l'enfer des camps d'Auschwitz, le temps d'un
spectacle intitulé Durch Gärten. Danses
en costumes asiatiques, atmosphères musicales contemplatives ou obsédantes, images
saisissantes, tissent une chorégraphie architecturée autour d'un fil narratif et
de projections imaginaires évoquant une histoire mouvementée.
Hommage à la danseuse Tatjana Barbakoff, le
spectacle Durch Gärten est introduit
par Layla Zami, qui lit la biographie d'une artiste réputée en son temps, et
oubliée par l'histoire. Née le 15 août 1899 à Liepaja (Lettonie) d'un père juif
russe et d'une mère chinoise, la danseuse Tatjana Barbakoff s'installe en
Allemagne, à Düsseldorf puis à Berlin, où elle remporte autant de succès sur
scène qu'auprès des cercles d'artistes qu'elle fréquente. En 1933, elle fuit l'Allemagne
nazie pour se réfugier à Paris où elle retient également l'attention du public.
Durant la guerre doit-elle vivre cachée, mais, arrêtée par la Gestapo en
janvier 1944 et déportée à Auschwitz, elle sera aussitôt gazée le 6 février
1944. Une Stolperstein en la mémoire
de Tatjana Barbakoff est désormais encastrée dans le trottoir face au n°100 de
la Knesebeckstraße à Berlin-Charlottenburg. Le souvenir de cette muse demeure
également dans les nombreux portraits et photographies que lui ont consacrés
des artistes tels que Gert H. Wollheim, Kasia von Szarduska, Sasha Stone ou
Hans Robertson. De formation classique, cette danseuse développa son propre
style nourri de son imaginaire. Ses représentations scéniques marquaient tout
autant les esprits par sa manière de danser que par ses décors et ses costumes exotiques.
Des costumes qui, comme elle appréciait à le dire en allusion à ces tissus
rapportés de Chine par sa mère, l'avaient durant l'enfance « amenée à la
danse »*. Elle aimait à jouer avec eux en cherchant des mouvements qui
leur conviennent. C'est ainsi en premier lieu par ce biais qu'Oxana Chi ravive
la figure de la muse oubliée dans son spectacle intitulé Durch Gärten (« À travers les jardins »), du nom de la
danse favorite que Tatjana Barbakoff dansait sur une musique de Béla Bartók, en
costume chinois rouge.
Un corps gît sur la scène, drapé dans un
tissu rouge carmin — la danseuse revêtira tour à tour de fins costumes et robes
bleus, verts ou dorés... Une guitare imite un battement de cœur qui s'amplifie
et initie le mouvement spasmodique du corps, avant qu'il ne jaillisse du tissu
à visage découvert, bras tendus vers le ciel. Cette belle image de la gestation
constitue le premier tableau d'un spectacle en quatre scènes : Naissance,
Fête, Résistance et Nouvelle Lune, telles des projections imaginaires de la vie
et de l'art de Tatjana Barbakoff. Des vidéos scandent également
l'ensemble — théâtre d'ombres chinoises, de marionnettes et de figurines
égyptiennes, portraits et photographies de l'artiste en son temps, vues de danseurs
et de temples asiatiques.
La composition musicale signée Laszlo
Moldvai suit harmonieusement l'évolution des différentes séquences, variant les
atmosphères de styles musicaux éclectiques, d'intensités et de modes de jeu divers.
Un chant contemplatif d'inspiration orientale à la flûte en bois ou au violoncelle,
une valse jazzy bercée de tendres pizzicati, des arpèges obsédants de guitare électroacoustique
qui virevoltent jusqu'à un climax, soudain un long silence... la symbiose entre
musiciens et danseuse est totale.
Oxana Chi s'inspire principalement de styles
de danses orientales, sans exclure les petits pas et arabesques issus du ballet
moderne. Les bras dessinent lentement des courbes javanaises. Visage stoïque, elle
imite admirablement la démarche d'un pantin, reproduisant à chaque pas l'oscillation
précaire des articulations et des membres avant que le corps ne trouve son
équilibre. Aux sonorités ponticello du
violoncelle qui plongent l'atmosphère dans une tonalité inquiétante, le visage
se crispe et se fige, dans une expression d'effarement. En tenue de combat, la
danseuse entame une lutte, distribuant coups de pied et du plat de la main dans
le vide, à la manière des arts martiaux. Quand soudain, après que le corps au
sol eût été pris de convulsions, le cri !... muet, demeurant sans écho. Le
spectacle pourrait se conclure sur cette image bouleversante qui nous évoque l'angoisse
des camps, la mort, puis l'oubli. Cependant, la danseuse recueillera dans ses
mains quelque chose de précieux, comme un oiseau qu'elle aiderait ensuite à
prendre son envol. Un retour à la vie, un appel à l'espoir. Ou la régénérescence
des énergies intérieures à la Nouvelle Lune. Aussi la présence d'Oxana Chi sur
la scène se fait-elle tantôt massive et compacte, presque tellurique, toute en
maîtrise de l'énergie intérieure et du mouvement dans la lenteur, tantôt fluide
et aérienne, lors d'un gracieux instant.
Représentation du 7 novembre à l'Hoftheater Kreuzberg à Berlin.
Oxana Chi (danse et chorégraphie), Hannes
Buder (E-Guitare), Nikolaus & Umbra (violoncelle), Layla Zami (saxophone,
chalumeau).
*D'après les propos de Tatjana Barbakoff rapportés
dans une interview de Lou Straus-Ernst, parue dans le journal Die Weltwoche (Zurich, 25 janvier 1934).



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