Première représentation au théâtre de la
Ville à Paris d'un spectacle de Thomas Ostermeier, metteur en scène allemand
indissociable de la Schaubühne de Berlin, Mort
à Venise / Kindertotenlieder tisse une trame entre le récit de la
nouvelle de Thomas Mann et la musique de Gustav Mahler. Lieder et récitation
accompagnent l'expression silencieuse du désir d'un écrivain pour un jeune
éphèbe, dont le caractère indicible l'accule à choisir la mort.
Sur la scène du théâtre de la Ville, pendant
qu'entrent les spectateurs, s'affairent des comédiens, musiciens, caméramans...
Thomas Ostermeier met en abyme, dans le théâtre, la nouvelle de Thomas Mann
intitulée La Mort à Venise (1912). Un
contrepoint textuel et musical se trame avec le récit lu par un narrateur en
allemand (doublé en français) et les Kindertotenlieder
de Gustav Mahler, interprétés par Josef Bierbichler, dans le rôle de Gustav
von Aschenbach, et Timo Kreuser au piano. Une double interruption détruisant
l'illusion théâtrale survient durant le cours du spectacle pour mettre en scène
deux situations, dont le propos porte sur l'art, puis, non sans ironie, sur la
réception de l'œuvre de cet écrivain de la décadence, jugée alors à la fois «
perverse » et « pseudo-intellectuelle ».
Baignée d'une lumière ayant la douce chaleur
de l'aube, accompagnée du « Nun will die Sonn'so hell aufgehn » du
premier lied, la scénographie a l'élégance sobre d'un décor d'époque. La
terrasse d'un hôtel dispose d'une ouverture voilée de rideaux flottants au vent,
derrière lesquels apparaissent et disparaissent trois sœurs et un jeune garçon.
Devant se font face une petite table à laquelle dîne un homme seul et celle
longue où se réunit la société.
La
Mort à Venise est
donc le récit d'un écrivain solitaire dont les désirs inassouvis vont
s'éveiller au contact de la société, et à la vue, surtout, d'un jeune
adolescent prénommé Tadzio. Sa solitude, propice à de graves et mélancoliques
pensées, le coupe d'un monde rythmé par le va-et-vient de serveurs, et de trois
sœurs espiègles jouant avec leur frère. Ce jeu de cache-cache avec Tadzio sonne
comme le pendant renversé des poursuites évoquées dont il fait l'objet de la
part d'Aschenbach, puisque celui qui cherche l'autre se dissimule alors,
tiraillé entre honte et attitudes insensées qui sont les signes de sa passion.
Le chassé-croisé bouleversant des regards,
esquivés entre Aschenbach et Tadzio, entre en résonnance avec l'exclamation
soupirante « Ô yeux ! » du lied « Nun seh' ich wohl, warum
so dunkle Flammen ». Une palette d'émotions latentes, troubles et
indicibles, s'expriment silencieusement sur scène. L'érotisme confine à la
suffocation à la vue du spectacle de gitans dansants fièrement, le corps baigné
de sueur. Un désir étouffé qui précipite le destin tragique du personnage, et qu'explicite
le texte poétique : « Ô yeux, pourquoi m'avoir regardé, maintenant
mon chagrin est éternel ».
L'œuvre de Thomas Mann, écrivain inspiré tant
par Gustav Mahler que par les théories de Nietzsche ou la mythologie grecque,
est riche de propos esthétiques. Car l'Art et Eros sont une semblable quête de
beauté. D'où la présence lancinante des principes opposés du dionysisme et de
l'apollinien, ou la beauté de Tadzio qui le hisse au statut de « divinité
étrangère », d'autant plus désirable que ses paroles, insensées aux
oreilles d'Aschenbach mais d'une pure beauté sensible, accèdent de fait à la
dignité de la musique — sur ce point pourrait-on donc douter du
caractère judicieux du choix d'un doublage en français de la langue allemande, d'autant
plus que les lieder sont, eux, sur-titrés.
Aussi Aschenbach cristallise en le jeune
éphèbe Eros et Thanatos. La nouvelle de sa mort survient dans un fracas musical,
induit par les effets de percussion sur les cordes du piano. Une pluie de
cendres s'abat sur la scène dès lors nue, se détachant chromatiquement sur un
fond blanc. Les cendres, devenues algues, jonchant le rivage, trois femmes
telles des Erinyes viennent s'y rouler en dansant une bacchanale aussi
voluptueuse que furieuse.
D'un calme inquiétant, cette Mort à Venise de Thomas Ostermeier file
un subtil contrepoint musical et poétique avec les Kindertotenlieder de Gustav Mahler, dont la tonalité funèbre et
douloureuse, ça-et-là éclairée d'harmonies lumineuses, trouve en la voix profonde
d'un baryton une fragile et sourde expression. À ces sonorités étouffées
répondent les expressions silencieusement délicates des comédiens Leon Klose,
dans le rôle de Tadzio, et Joseph Bierbichler, troublant de finesse sous son
apparence rustre. Lieu d'un subtil équilibre entre musique, texte et pure
expression corporelle, le théâtre de Thomas Ostermeier confine à un art dont l'étrangeté
est l'expression même de nos indicibles « abîmes ».
Représentation du 23 janvier 2014 au théâtre de la Ville à Paris.
Crédits photographiques © Arno Declair.

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