Prix Faust en 2012, Die Bitteren Tränen der Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder
mises en scène par Martin Kušej, dans une production du Residenztheater de
Munich, sont présentées aux ateliers Berthier à Paris. Une interprétation qui
exploite toute la puissance de cette relation sentimentale entre Petra et
Karin, en requérant un engagement total de la part des comédiennes. Bibiana
Beglau et Andrea Wenzl, ainsi que Sophie von Kessel dans le rôle de Marlene, déploient
toute une palette d'émotions faisant sens dans cette œuvre du dramaturge
allemand, auscultant les rapports de force qui se jouent dans la relation
amoureuse, avec une acuité stupéfiante. Un spectacle en version originale dont
le seul aspect regrettable réside dans le fait de ne pas avoir été donné avec
des sous-titrages, plutôt qu'avec une traduction audio en simultané, tant
l'expressivité des comédiennes dans cette langue allemande est signifiante.
Après l'échec d'un premier mariage, ou le
rêve d'un bel amour vécu dans la transparence et la liberté, Petra von Kant
mène indépendamment sa vie et sa carrière de créatrice de mode, lorsqu'elle
fait la rencontre bouleversante de Karin, une jeune fille qui cherche à se
faire une situation. Tombant follement amoureuse, Petra projette sur elle son
rêve d'amour pur, tout en désirant lui offrir les moyens d'embrasser une
carrière de mannequin. Rebelle, cette égérie ne supportera pas l'amour devenant
exclusif et possessif de Petra, en proie à la jalousie et à la peur, prise dans
ses propres contradictions et victime de l'ambiguïté des sentiments. À l'issue
d'une relation tumultueuse condamnée à la rupture, cette héroïne de la
sensibilité se relève de sa déchéance lorsqu'elle comprend que le véritable
amour commence lorsque celui-ci est dénué d'exigence : « Il faut
apprendre à aimer sans rien exiger. »
Autour de ce huis clos féminin, la mise en
scène de Martin Kušej exacerbe l'atmosphère oppressante de la pièce dans
laquelle évoluent six protagonistes (héroïne, mère, fille, amante, amie,
factotum). Avec cette sphère privée que représente une cage blanche ceinturée de
verre, où le spectateur est placé dans une situation de voyeur (les silhouettes
des comédiennes se reflètent de manière déformée dans cette ceinture de miroirs
sans tain), c'est tout un jeu de rapports de force qui est donné à voir, comme
autant de principes de domination à l'œuvre dans une société bourgeoise que
Petra tente de défier en vivant une relation homosexuelle. Or celle-ci ne fait
que répéter les schémas préexistants, dont les situations se déclinent en jeux
de miroirs. Scandant le texte judicieusement, des blackout accroissent la tension dramatique tout en contrastant avec
les scènes éclairées d'une lumière crue. Matelas suspendus et bouteilles quadrillant
le sol subissent le sort des successives crises d'hystérie, pour figurer les
décombres d'une relation dévastée.
S'appuyant sur une interprétation du texte
et des rapports psychologiques d'une incisive subtilité, Marin Kušej parvient à
obtenir le meilleur d'une distribution éblouissante. Des comédiennes
charismatiques entre lesquelles passent ces choses indicibles qui ne
s'expriment que par le corps, en une infime nuance d'un geste ou d'une
expression, ou par l'inflexion viscérale de la voix.
Sidonie von Grasenabb (Michaela Steiger),
l'amie à qui Petra raconte son divorce et les violences sexuelles subies qui
ont éveillé un dégoût croissant des hommes, s'avère fausse confidente. Lors de
l'anniversaire de Petra, cette aristocrate boit et s'amuse seule vulgairement,
indifférente à la souffrance de son amie d'enfance, accusant la facticité des
rapports mondains.
Ce qui se joue dans les rapports mère-fille
transparaît dès le coup de téléphone initial où Petra semble regretter de ne
pouvoir prévenir aux besoins financiers de sa mère (Elisabeth Schwarz), afin
que, dans le face à face de l'acte IV où les deux comédiennes se tiennent aux
extrémités opposées de la scène, Petra soit placée en situation de ne pouvoir
que contenir, au bord de l'explosion, son amertume, lasse et désespérée d'avoir
« tant donné ». Sa fille Gabriele (Elisa Plüss), qui poursuit ses études
dans un pensionnat, se montre désemparée, sensible autant qu'angoissée face à
la perdition de sa mère. Or entre mère et fille, on sait tout donner, sauf de
l'affection.
Karin Thimm (Andrea Wenzl) surgit dans la
pièce, sulfureuse et séductrice, intéressée, peut-être, par l'aura de la modéliste.
La Petra de Martin Kušej (Bibiana Beglau) semble d'emblée envoûtée, le masque
de l'assurance tombant pour laisser place à une curiosité sensible et tendre
envers la fille au passé sordide. Perdue dans de lointaines pensées, elle se
fait couper les ongles par Marlene, mutilée jusqu'au sang qu'elle suce, comme
celui qui coulera, lors de la première soirée orgiaque avec Karin, de son dos
écorché par les tessons de bouteilles sur lesquelles elle se vautre sans s'en
rendre compte. Cet auto-vampirisme suggère un état mental frisant la psychopathologie.
Sa posture d'autruche, tête enfouie sous les matelas lorsqu'elle attend un
appel de Karin, signifie la peur qui la domine. Inévitable et induite
par la possessivité exclusive de Petra à l'égard de Karin, qui la ronge elle-même
autant qu'elle pousse son amante à bout, la rupture intervient après un crachat de Petra qui la traite de putain, et qui renverse les rapports et
place Karin en position de force, se délectant cyniquement de reprendre sa
liberté.
Quand nombre de représentations de cette
relation amoureuse entre deux femmes se cassent véritablement les dents, lesbiennes fausses et superficielles
d'autant plus qu'est accentué l'artificialité de l'univers de la mode (de simples contextes,
et non enjeux), celle de Martin Kušej exploite le jeu entier et juste des
performeuses, n'hésitant pas à placer une longue scène d'amour d'un érotisme
aussi intense que saisissant. Mais là encore, alors que l'amour se transforme
en haine, que la beauté qui se dégage d'un rapport sexuel tend vers une violence
crue (geste trash de Karin mimant sa manière de posséder Petra...), c'est tout
le schéma de sa relation conjugale qui se répète quand bien même elle avait
appris et compris. Le rêve du bel amour est une fois encore victime des rapports
de domination qui se jouent dans le domaine des sentiments, car « l'oppression
s'installe d'elle-même » : « l'homme est ainsi fait, il a besoin
de l'autre, mais... il n'a pas appris à être deux » (acte I).
Enfin, personnage éminemment énigmatique car
totalement silencieux, Marlene (Sophie von Kessel), le factotum de Petra,
laisse une grande liberté d'interprétation face à ce qui demeure implicite. Martin
Kušej choisit de la mettre en scène en tant qu'objet sexuel d'une Petra
fétichiste, représentant in media res leurs
jeux sexuels auxquels Marlene consent à se soumettre (du bondage, qui trouve sa raison d'être dans le coup de théâtre final).
Il se permet même de rajouter au texte un prologue, monologue interne de Petra en tant que véritable Pygmalion, mais surtout de Marlene qui explicite son oblation, comme une aliénation masochiste : « Lorsque tu
es en moi, c'est comme si je sentais ma mort imminente ». Ce personnage
cataphorique préfigurant le désir de Petra pour Karine confine le principe jusqu'au
tragique. L'aspect fusionnel, alors que Petra et son factotum forment un miroir
de la folie (Marlene au bord de la crise d'épilepsie ; Petra de la
psychose, susurrant "In My
Arms" de Nick Cave), mène au suicide le personnage le plus fragile car
le plus tendre.
Poussant à ses extrémités le sens de l'œuvre
tout en s'octroyant une liberté qui la respecte, versant dans le trash uniquement
à bon escient, tout en tirant parti d'une excellente distribution et d'une
Bibiana Beglau subjuguante dans le rôle-titre, Martin Kušej confère à ces Bitteren Tränen der Petra von Kant de
Rainer Werner Fassbinder tout le sublime qui leur est dû.
Représentation du 6 octobre 2013 aux
ateliers Berthier à Paris. Production du Residenztheater - München.
Crédit photo © Hans Jörg Michel.




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