Adaptation théâtrale du roman de Thomas
Bernhard réalisée par Claude Duparfait et Célie Pauthe, et créée en 2012, Des Arbres à abattre (1984) est repris
en ouverture de la saison 2013-2014 du théâtre La Colline à Paris. Ce
spectacle sera d'ailleurs suivi d'un même projet d'adaptation mené par Krystian
Lupa sur Perturbation (1967) du même
auteur autrichien, en une intéressante mise en regard. Double de l'auteur, le
narrateur des Arbres à abattre,
vivant reclus depuis son rejet de la société viennoise artistique et de ses
mondanités, se voit contraint, à l'occasion de la mort d'une ancienne amie
comédienne, d'accepter l'invitation à dîner des époux Auersberger. Événement
insupportable pour lui qui se livre à une invective contre ce milieu qu'il
abhorre, analyse et dissèque. Dans une traduction de Bernard Kreiss qui fait
goûter tout le sel de la langue brûlante de Thomas Bernhard, le texte bénéficie
d'une mise en scène et d'une interprétation ciselées, baignant dans une
atmosphère sulfureuse.
Un
auteur à la critique féroce
Écrivain et dramaturge autrichien, dans sa
jeunesse musicien formé à Salzbourg, Thomas Bernhard (1931-1989) entretient un
rapport complexe avec sa patrie dont il fait la critique acerbe dans ses
écrits, journalistiques, romanesques ou théâtraux. Une véritable œuvre à
scandale, tel celui suscité par Heldenplatz
(1988) dans laquelle il attaque l'hypocrisie autrichienne lors du 50ème
anniversaire de l'Anschluss, écrivant notamment : « Il y a
aujourd'hui plus de nazis à Vienne qu'en 1938 ».
Des
arbres à abattre — Une irritation s'avèrent une virulente invective contre le
monde artistique viennois, révélant ainsi ce qui motive l'écriture de
l'auteur : « Ma vie entière en tant qu'existence n'est rien d'autre
qu'une volonté constante de déranger et d'irriter. » (La Cave) Le sous-titre même de l'œuvre résume l'élan qui l'habite, soit
cette irritation (Erregung) suscitée
par cette « réalité si mauvaise ». Car c'est bien par son style, cynique,
corrosif — davantage que par son propos qui ne livre guère de
révélation transcendante sur l'aspect nauséabond de la mondanité artistique —,
que cette œuvre frappe les esprits.
Du
roman à la scène
En deux mouvements, l'adaptation de Claude
Duparfait est initiée par un long monologue (50 min) où le narrateur ressasse
ses obsessions. On glisse ensuite vers le théâtre à l'entrée en scène des
convives, durant deux tableaux. Se tenant à l'écart de la mondanité, silencieux
jusqu'aux ultimes moments, il observe et écoute les protagonistes du dîner.
Ayant renoncé et rompu avec son milieu
depuis près de trente ans (le récit se situe dans les années 1980), retranché
dans une solitude thérapeutique, le narrateur (Claude Duparfait) s'agace
d'avoir cédé à l'invitation au dîner donné par les Auersberger, en l'honneur
d'un comédien du Burgtheater. Le jour même, ils ont assisté aux funérailles de
Joana, ombre sacrifiée qui plane comme un poids sur les consciences
(insouciance émerveillée d'un visage filmé, projeté sur le drap transparent au
changement de tableau). Comédienne marginale ayant échoué, exploitée par un
« faiseur de théâtre », celle qui avait le don de voir le Beau parmi
la laideur fut l'amie intime, pourtant oubliée — la réalité cruelle a
raison du sentiment d'amitié pour la vie, ressenti dans l'instant. Dans le
dilemme qui le taraude, dialogue intérieur versant vers un constat d'absurdité,
le narrateur se sent avoir été acculé à cette « grave erreur » d'avoir
accepté l'invitation, en incombant à Joanna sa propre fatalité.
Lors du dîner se donne à voir et à entendre la
projection de sa représentation du salon artistique où se côtoient milieux
littéraires, théâtraux et musicaux, où les jacasseurs tiennent des propos d'une
affligeante pauvreté intellectuelle. Les discussions tournent autour d'une
absurde comparaison qualitative entre Ibsen et Strindberg, du sempiternel débat entre
classicisme et modernité, de l'interprétation sans art... Moment jubilatoire, les propos du compositeur
suintent la fatuité (de même l'égo surdimensionné du comédien), son interprétation
inspirée d'aphorismes musicaux au piano, écorchant le dodécaphonisme au passage,
est sérieusement grotesque. La musique autrichienne, que ce soit par le
caractère monumental d'un Bruckner ou chétif d'un Webern, est insupportable. La
jeunesse, médiocre, finit de concourir à la décadence de l'art... Un tableau
sans concession criblé de formules affutés.
Fin de soirée trop arrosée, la crise éclate
et les vérités se jettent à la face de l'autre. Celle du narrateur se fait
également jour : sa haine, suspecte, n'est que le symptôme du rejet de ce
qui l'a fasciné autrefois (cette outrecuidante « Virginia Woolf de
Vienne », notamment). Alors la formule du comédien qui, fatigué lui-même
et n'aspirant plus qu'à la retraite, à un refuge dans une forêt d'« arbres
à abattre », fait mouche, le narrateur découvrant en lui un philosophe
insoupçonné. Se dit tout le caractère destructeur du monde artistique, milieu
implacable et délétère broyant les individus, les êtres et la pensée. À l'image
du suicide de la comédienne, la mort, omniprésente, est celle contre laquelle
Thomas Bernhard se dresse dans sa haine de la réalité. Mais par sa course,
fuyant au final un centre-ville vers lequel il retourne en réalité
inconsciemment, point le désir contradictoire de ce misanthrope qui ne peut se
passer du monde, étant « quand même forcé de l'aimer ». Celui qui
dissèque, analyse son milieu, n'est rien sans lui, et, en aucune mesure,
d'ailleurs, il n'adopte une posture de surplomb, se livrant dans un même geste
à sa propre autocritique. Sa pulsion d'écriture étant l'irritation, sans monde,
sans excitation, nulle écriture possible.
Sobrement raffinée, n'apparaissant véritablement
qu'à l'acte II sous les lumières diffuses, avant que les convives n'arrivent
de manière mystérieusement sournoise, la scénographie ne recourt qu'à de simples
éléments qui suffisent à suggérer l'atmosphère de l'époque viennoise (fauteuil
à oreilles, chandeliers, piano à queue — objet de l'incurie des
convives qui le traitent comme une table de banquet). L'excellente distribution
jouit de la présence subtile d'un Claude Duparfait dont l'offuscation, replié bras
croisés dans son fauteuil ou observateur apeuré, a l'effarement craintif d'un être chétif (Thomas Bernhard ne fut-il pas tuberculeux ?). Annie Mercier,
éloquente, est savoureusement vicieuse. Époustouflant vaniteux, Laurent
Manzoni, grotesque au piano singeant la modernité musicale, est pris d'humilité
lors de l'interprétation du second mouvement du Concerto en Sol de Maurice Ravel. Des personnages dont les traits
dessinent une complexe ambigüité.
Claude Duparfait et Célie Pauthe servent ces
Arbres à abattre de Thomas Bernard de
leur théâtre consciencieusement pertinent.
Représentation du 11 septembre 2013 au
théâtre La Colline à Paris.


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