À l'image de son titre fondant
les deux œuvres éponymes du spectacle, The Goldlandbergs d'Emanuel Gat, présentés à la Haus der Berliner Festspiele
dans le cadre du festival Tanz im August de Berlin, opèrent une osmose entre
spiritualité musicale et pureté du geste chorégraphique. Cette création de la
compagnie Emanuel Gat Dance s'appuie sur la bande originale du documentaire
intitulé The Quiet in the Land (1977)
de Glenn Gould, et son interprétation datant de 1981 des Variations Goldberg (1740) de Jean-Sébastien Bach. S'attachant à
mettre en lumière la structure contrapunctique d'une œuvre caractérisée par sa
maîtrise formelle, les extraits de la version historique livrée par le pianiste
s'imbriquent dans ceux du documentaire constitué de prises sonores en forme de
contrepoint entre musique, voix et effets sonores. Source de créativité fertile
pour Glenn Gould, cette manipulation en studio génère un singulier portrait
d'une famille issue d'une communauté mennonite, autant que livre une réflexion
sur la société. Adjoignant le mouvement chorégraphique aux éléments sonores,
Emanuel Gat tisse des strates en contrepoint qui s'écoulent religieusement.
Préalable au spectacle, une
installation photographique intitulée It's people, how abstract can it get ? invite à pénétrer dans un espace
plongé dans l'obscurité, dans laquelle se fond l'arrière-plan sombre des
photographies. De là une saisissante impression que procurent les portraits des
danseurs s'en dégageant, éclairés par une lumière diffuse et naturelle (les prises
de vue ont été réalisées lors d'une répétition au studio Cunningham), que reproduiront
celles aux tonalités jaune doré de Samson Milcent sur la scène. Durant cette
exposition mise en scène silencieusement ou accompagnée des extraits sonores du
documentaire, les danseurs mis en relief par la profondeur de champ et un effet
de sfumato, apparaissent ambivalents par la puissance et la délicate sensualité
de leur corps, autant que par leurs
regards humbles exprimant une intime précarité. Une première expérience dont l'étrangeté est
propice à une introspection qu'approfondira la performance scénique.
Portrait fugué de voix,
bruits et musiques et dernier volet de la Solitude
Trilogy de Glenn Gould, The Quiet in
the Land suit une communauté mennonite basée à Manitoba, Canada. Cette
confession chrétienne issue de la réforme protestante refuse notamment le
progrès technique, vivant solitairement et hors du monde. Y retentissent aussi
la voix de Janis Joplin, avec la chanson "Mercedes Benz", et des
extraits des Suites pour violoncelle
seul de Bach. Au fil du spectacle se greffent Aria et variations issues de l'œuvre dédiée au claveciniste
virtuose Johann Gottlieb Goldberg (1727-1756).
Sur l'espace scénique
relativement resserré de la Haus der Berliner Festspiele, la chorégraphie
d'Emanuel Gat, qui semble, durant le processus créatif, adopter une posture d'observateur
davantage que de régisseur, s'attache à illustrer les structures complexes
régissant les relations humaines, d'où émergent de multiples situations et
agencements. Et c'est toute l'ambivalence de la nature des liens, entre douceur
et tension, entre force et fragilité, qu'il rend sensiblement palpable. S'ouvrant
par le choral liminaire du documentaire, la spiritualité mélancolique de la
musique prend corps chez les huit danseurs évoluant en groupe, et qui
témoignent d'une émouvante prévenance réciproque. Gestuelles des mains,
entrelacements et enjambements délicats, attouchements et portés
précautionneux... il y a quelque chose de profondément humain qui suinte de la
qualité d'attention et de réaction, d'écoute par le regard, des uns envers les
autres. Ce fil ténu, éphémère, qui les relie dans leur distance dit
l'expression respectueuse envers la fragilité des êtres.
Sous l'impulsion notamment
des variations choisies, l'intensité s'accroît au fil de duos saisissants, mixtes
ou entre hommes. Une telle puissance se dégage des corps masculins quasi nus —
ceux féminins sont purs —, de leur musculature saillante exhibée, autant
que de leur merveilleuse sensualité (avec des gestes parfois maniérés caractérisés
par leur tenue) que l'ensemble est d'une force et d'une tranquillité fascinantes.
Le rideau baissé sur un tableau final, image d'une proposition suspensive, laisse
un sentiment d'incertitude, d'évanescence. Cette dignité qui se dégage de
l'impression produite par The
Goldlandbergs d'Emanuel Gat nous habite d'un silence intérieur qui perdure.
Représentation du 23 août
2013, au festival Tanz im August de Berlin, Haus der Berliner Festspiele.
Sophie Lespiaux © Rue duthéâtre.



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