Quelle belle initiative, de la part du label
Harmonia Mundi, que de rééditer, en ce début d’année 2013, le premier disque du
violoncelliste français Jean-Guihen Queyras, consacré aux trois Suites pour violoncelle seul de Benjamin
Britten (1913-1976) et sorti en 1998. Son
interprétation de l’œuvre que le compositeur anglais dédia au grand
violoncelliste russe Mstislav Rostropovitch se révèle être en effet une sérieuse
référence dont on ne saurait s’être passé.
Si la filiation avec les suites de
Jean-Sébastien Bach semble davantage spirituelle que musicale, les trois suites
de Benjamin Britten (composées entre 1964 et 1971) s’inscrivent dans un langage
propre au compositeur, celui de « tonalité élargie », et sont d’une
envergure telle qu’elles s’imposent comme des pièces maîtresses du répertoire
pour violoncelle seul du XXème siècle.
La Suite
n° 1 op. 72 (1964) est structurée en trois parties, introduites
par trois canti d’une profonde
mélancolie. Méditation nostalgique évoluant vers un climat d’inquiétude, le Canto primo amène une Fuga à la douce espièglerie, et un Lamento tissant un long chant auquel le violoncelliste
imprime, par sa scansion, de la ferveur. L’onirisme du Canto secondo fait place à une Serenata
dont les pizzicati (quelle rondeur, quelle richesse de la
résonance !) et les harmonies dotent d’un esprit flamenco, puis à une Marcia aux accents grotesques, de par
les jeux de ricochets et de flautendo.
Une sombre polyphonie étoffée de voluptueuses sonorités caractérise le Canto terzo, qui s’enchaîne sur un Bordone
dont les motifs, tels des figurations de vols d'insectes, annoncent le Moto perpetuo e Canto quarto.
Ne devant sa parenté à l’œuvre de Bach que
par sa construction formelle, la Suite
n° 2 op. 80 (1967) instaure un climat d’inquiétante étrangeté,
notamment dans le Declamato et l’Andante lento, au chant hiératique. La fuga, avec ses grands intervalles,
bénéficie de la spontanéité du violoncelliste, qui clôt le cycle avec fougue et
maîtrise dans la Ciaccona.
Puisant son inspiration d’après des airs
russes, la Suite n° 3 op. 87 (1971)
se décline en neuf variations à l’expressivité profonde et évocatrice. L’Introduzione développe une longue et
nostalgique cantilène. Alternant les motifs de violents staccatos et de légatos
plaintifs, la Marcia se caractérise
par un combat, une dichotomie interne qui se retrouve dans le Dialogo, par ses pizzicati arpégés et
ses motifs swinguant. De même, dans la Passacaglia,
par l’alternance de tessitures graves dont l’aspect sournois a maille à partir
avec celles évanescentes des mediums. Les évocations printanières et champêtres
de la Mornful Song s’étiolent pour laisser place à un hymne à
l’âpreté funèbre.
Jean-Guihen Queyras signait là une
interprétation magistrale de ces Suites
pour violoncelle seul de Benjamin
Britten. Maturité musicale, liberté de l’inspiration, beauté des sonorités, variété
des couleurs, suggestion d’imaginaires… musicien, autant que peintre et
poète.
Sortie le 4 janvier 2013 chez Harmonia Mundi.

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