08 décembre 2016

H.K. - Quintett, Hommage an Harald Kreutzberg DanceLab Berlin - Norbert Servos / Jorge Morro

Éminente figure de la danse expressionniste allemande dans les années 1920, et élève de Mary Wigman, Harald Kreutzberg (1902-1968) mena une brillante carrière internationale de danseur et chorégraphe, marquant de son empreinte un domaine prétendument féminin. Dénué de réflexion critique à l'égard du National-socialisme, il fut un suiveur docile du régime qui fit paradoxalement de lui une figure de proue : cet expérimentateur révolutionnaire d'un pur langage artistique était qui plus est un homosexuel qui se jouait des critiques en interprétant des rôles tant masculins que féminins. Le DanceLab Berlin, collectif allemano-espagnol fondé par les chorégraphes Norbert Servos et Jorge Morro, lui rend hommage sur la scène du Dock 11 à Berlin, avec H.K. - Quintett.

Sur un plateau nu et blanchâtre, parsemé de quelques tabourets, cinq danseurs développent de multiples situations interrogeant les notions d'identité et de genre, coulant des gestiques reprises à Kreutzberg dans des mouvements de danse contemporaine, à l'aune de réflexions issues des théories du genre.  

Expérimentant le mouvement autour de l'identité en articulant uniformité et individualité, les danseurs travaillent, conjointement à des solos, duos ou trios, des figures de groupe : marche initiale en démultipliant la démarche par la lenteur du mouvement, sur fond de musique bruitiste telle une évocation d'origines telluriques, danse tribale rythmée par des sauts les jambes arquées, déplacements à vive allure géométrisant l'espace... Subrepticement un corps se détache du groupe, chutant en avant pour enjoindre d'un geste du doigt au silence, ou se protégeant le visage des mains dans un mouvement effarouché de repli sur soi, comme autant de réminiscences de gestes chorégraphiés par Kreutzberg.

Les motifs théâtralisant un conflit — un duel semblable à des lutteurs de catch, des querelles cocasses — illustrent l'émergence de l'individualité du sujet, qui s'oppose alors à un autre. De même de brèves prises de parole et courts récits autobiographiques polyglottes sont des tentatives d'affirmation de soi. La mise en scène sur un mode grotesque de gestes de la vie quotidienne, de rires forcés, souligne que la singularité d'un individu émerge toujours, par un phénomène de mimétisme, d'un conglomérat de stéréotypes et de rôles culturellement acquis. Le recours à des portraits photographiques en guise de masque permet d'interchanger faciès et corps des protagonistes, brouillant alors les identités tout en construisant des corps transgenres.

Un système astucieux jouant avec les codes du masculin et du féminin a été élaboré avec la costumière Slavna Martinovic. Différentes configurations se déploient par association, échange et superposition de vêtements (pantalon, jupe, short, kilt, tee-shirt, chemisier) que revêtent trois hommes et deux femmes selon des conventions traditionnelles, ou des stratégies plus subversives : un homme porte pantalon et jupe superposés, une femme deux jupes associées, deux hommes féminisés par un kilt dansent avec une femme masculinisée par un pantalon, deux femmes et trois hommes dansent en jupe à l'unisson... Il n'y a plus de normativité qui tienne, déboutée en scène par les divergences émanant simplement de chaque corps des danseurs. Un équilibre aussi harmonieux que vivifiant se trouve au sein du collectif, laissant s'épanouir les singularités respectives en une égale intensité de présence. Si Jules Renard écrivait « Le savant généralise, l'artiste individualise », le DanceLab Berlin fertilise cette notion d'individualité avec virtuosité.    

Représentation du 9 juin 2016 au Dock 11 à Berlin. 
Crédits photographiques © Andreas Etter (photo 1) / Miguel Berrocal (photo 2 et 3)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire